À l’aveugle

Idée d’écrire à propos d’une photographie, sans contexte. Le photographe est un ami.

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Depuis 187 ans, je suis là. Au milieu de tout et de rien à la fois. Autrefois entouré, dans une serre charmante et étouffante. Puis ils ont décidé de me planter ici. De l’autre coté du champs. Je suis l’un des seuls survivants. Abattus, maltraités, contaminés, un vrai massacre pour un espace aseptisé. De ce fléau je ne tire qu’une gloire : trôner majestueusement sur cette étendue de comparses légers et verdoyants, gringalets et visités. Mais il n’y a personne qui vienne me voir. Au plus près, qui vienne me sentir, me contempler. Les gens ont oublié comment c’était, de prendre le temps. Il flâne au dessus de leur tête sans qu’ils n’aient le courage de le saisir. Il afflue dans nos rues, aux temps des loisirs, même plus qu’avant, narguant les activités vaines et les occupations stériles. Mais ces malheureux ne savent plus se l’approprier, le penser autrement. Le temps est une espèce en voie de disparition.

En 187 ans, j’ai vu défiler toutes sortes d’époques. Celles où les amoureux venaient graver des cœurs assassins sur mon écorce anesthésiée, où les mœurs restrictives incitaient les fougueux aux rendez-vous nocturnes, dans cet immense lit vert silencieux. Puis celles où les dames venaient flâner, bien accompagnées, dégustant des mets d’une odeur que je ne retrouve plus aujourd’hui.

La brise a tout emporté. Le parfum des vieilles dames, l’odeur de l’enfance, la rosée fraîche, les cerfs-volants brisés.

Et moi j’erre, on croirait que je suis fier, on croirait que je vis d’air, mais j’attends juste mon heure. J’attends comme les feuilles guettent l’automne pour s’envoler, et finir en danse macabre. Et à ces heureux bambins de venir sauter dans ces cadavres.

Mes racines sont plantées, fermes, et je n’ai jamais eu plus envie d’être délogé.

Photographie : ph.nauher (flickr)

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