Anadiplose – À ces envies fugaces et autres histoires

Petites nouvelles où chaque fin d’histoire en démarre une autre. Différents personnages, différents sujets, différents tons. Universel, fille et garçon.

À ces envies fugaces –

Une envie de sucre, c’est aussi léger qu’un souffle dans les oreilles. On y entend la respiration saccadée d’une personne en haut des marches, un échos qui résonne qui nous donne une envie folle. Et si je mangeais un truc ? Mais un petit, il est 15 h. Puis c’est d’un ennui, d’attendre les fins de repas, comme les petits-déjeuners, pour se dire qu’on y a droit, à cette touche sucrée. Le sucre, lui, n’a pas de culpabilité. Tapis dans l’ombre, prêt à bondir sur sa proie. Cela peut être vous. Cela peut être moi. Peu lui font l’affront ne changer la chanson : si, plutôt, je prenais un bout de saucisson ? Ou morceau de Comté, ou bien du reblochon ? Choisir son camp comme on choisit sa maladie. Choisir la raison des grands garçons plutôt que les passions des petits gloutons. Enfilez tout ce que l’on trouve, sentir la nourriture qui se dérobe sous nos doigts collants. C’est donc dans une transe inhabituelle que nous nous trouvons. Un carré de chocolat n’est jamais suffisant. Une chips non plus, on s’entend. Alors quelle est la solution ? Ne rien faire, du tout ? Préférer la résistance à la capitulation ? Sucre, ton nom résonne. Et de ton verbe « manger » sonne et résonne ma lâcheté. Sucre, en te nommant je nomme aussi mes défauts. Mais que tu es bon. Si je te mangeais, me laisserais-tu en paix ? Et puis bon, « Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est encore d’y céder » . Mais seulement pour cette fois, car c’est bientôt l’été. Ou bien je ne partirai pas. J’ai toujours préféré rester.

*

L’élégance des autres

J’ai toujours préféré rester. Rester c’était le confort, et surtout, rester c’était économiser. Pour quoi donc ? Un voyage ? Une belle voiture ? Un van pour partir, plus tard, à l’aventure ? Rester pour penser à partir c’était un peu étrange. Étrange comme beaucoup de passes dans la vie, quand on est entre deux. Entre deux ages, entre deux eaux. Entre un « j’aimerais être » et « je suis » . Deux mondes, je vous dis. Deux mondes que sont la grande adolescence et le monde des grands. 23 ans. J’étais encore un petit merdeux qui boudait sur ses grands frères y a même pas cinq ans. 23 ans, ça semblait loin, ça semblait triste, ça sentait l’enfermement. Comme tout ce pan de la vie, du moment qu’on quitte notre lit d’une place chez les parents. C’était pour certes un peu plus grand, mais dans une pièce à vivre grande comme un puzzle pour 7-12 ans. Arf.

J’en étais là de mes projets, perdu entre deux eaux. La rive calme ou celle dont on ne devine pas l’estuaire. Choisir d’être sérieux ou combustible à tout instant. Entre deux éléments. Et après l’eau et le feu, se dire qu’il manque plus que les airs avant de finir par la terre. Et je les regardais au loin, ces fiers mi-adultes. C’est ce qui a de beau, avec l’assurance : elle fait croire aux gens confus que cet âge là sera un but en soi. Une belle quadra, un charmant cinquantenaire, une sexagénaire assumée. Mais les décennies roulent leur bosse et leur lot de fausses idées. Jamais un âge n’aura su définir un état d’esprit. Et jamais non plus il faudra croire que nous sommes ce que nous dégageons. J’en étais à croire ce qu’un bon vieux guide perdu entre deux huiles essentielles bio pourrait nous dire : « L’âge ne donne pas la définition du bonheur ». On peut être heureux à quel âge, du coup ? On pourra l’être, un jour ? Et si on se rend compte qu’on l’était, avant, mais qu’il est trop tard ? C’est donc logique de répéter les mêmes actions ; qu’à 10 ans, on veuille éperdument grandir, et qu’en grandissant, on s’étonne de vouloir y revenir.

Donc si je restais, j’entendrais les sérénades habituelles des gens de ma génération. Qu’est ce que tu as trouvé, comme travail ? Quand est-ce que tu construis ta propre maison ? Tu vas la quitter, cette campagne ? T’attends l’idée ou une jolie proposition ? Je restais là. Je restais, las. Puis ça me titillait les doigts. J’étais un gars de 23 ans sans grandes idées, sans grande morale. Alors, pourquoi ne pas s’autoriser une énième contradiction et prendre le large. Les « toujours » sont faits pour être brisés.

*

À nos amours –

Les « toujours » sont faits pour être brisés. Alors c’était normal qu’après treize années de mariage, ce mot comme ses affaires se soient envolés. Plus rien ne restait à part des meubles miteux choisis en grande urgence. La vie a passé et a amené des aventures nouvelles à celles que l’on s’était rêvées : l’achat d’une nouvelle voiture remplaçait le roadtrip en Europe, le nouveau boulot en pleine métropole retardait nos envies de verdure et de permaculture, le quotidien, en outre, parachevait nos envies folles. Alors on s’est rangé. Mis dans des petites rangées, dans des cases d’écoliers. 6e B, 5e D, et puis nous. Parfait élèves d’un parcours scolaire sans faute. Et le toujours était de mise, à cette époque. Comme on dit à un élève que sa réussite est promise, juste avant un divorce. Patatra. Puis c’est le drame. L’instant présent nous fait croire que notre pensée sera figée. Mais la vie, elle, ne l’est pas. Elle continue inlassablement sa traversée : heures et jours se suivent, alors pourquoi nos idées, elles aussi, ne marcheraient pas à la même cadence ?

« – Tu fais quoi, maman ? « 

L’enfant sage brisait mes réflexions.

« – Rien, mon ange, maman lit juste une lettre.

– Et elle dit quoi, la lettre ?

– Oh, elle dit que si papa n’est pas là ce soir, il ne faudra pas s’en faire, il a pris des vacances.

– Ça veut dire que nous aussi, on est en vacances ?

Je la regardais, tendrement. Elle était la preuve d’amour qui nous avait uni. Un amour figé à jamais. Mais qui ne nous représentait plus, au présent. Donc on y était. On se sentait coupable de se dire qu’on s’aimait. C’était lâche de partir, et difficile de continuer. Mais pas de grands drames, non, pas d’assiettes brisées et encore moins de cordes vocales. L’amour s’éteint parfois dans un silence respectueux. C’était la moindre des choses après treize ans. Lycée, supérieur et vie active. Parents, amis et vie contemplative. Se satisfaire de ce qu’on a et se reposer sur ses lauriers. Les beaux lauriers qu’on aura pu avoir si on avait décidé de tout quitter. Mais c’est nous qui nous sommes finalement quittés. Aux toujours qui privent de liberté, aux jamais qui finissent piégés par leur routine. Ève me regarda, emplie d’interrogations.

« – Pourquoi tu pleures, maman ? Tu n’es pas contente d’être en vacances ? »

Je voulais lui dire que si, puis que non, lui dire que plus que tout, j’étais heureuse d’avoir aimé aussi fort et aussi vrai. Lui dire que pour elle, tout se surmontait. Mais elle n’avait que quatre ans. À cela, donc, j’ajoutais :

« – Cette lettre, mon cœur, c’est la première page de notre nouvelle histoire ».

Et encore mieux que de fuir l’amour, j’allais le transmettre jour après jour.


© Pour le dire