Audition Publique de Laurent Desmard, président de la fondation Abbé Pierre

L’association Les Cités d’or exerce à Lyon depuis 2012 et met en place des rencontres de personnalités fortes. Chrisitane Taubira, Lilian Thuram et autres acteurs de la vie politique, sociale et culturelle sont intervenus auprès des jeunes membres de l’association. Ces échanges, précieux pour ceux qui ont vécu, à l’image de l’interviewé, des situations de vie compliquées à leur début, permettent de rebondir sur plusieurs thématiques. Mais la plus importante reste sans doute la suivante : comment devenir acteur de notre vie ?
Monsieur Laurent Desmard est intervenu ce mardi 13 mai 2019 à l’Hôtel de Ville de Lyon. Dans cette magnifique bâtisse ont résonné des mots profonds, sur son parcours de jeune membre de la communauté Emmaüs, de sa vie aux côtés de l’Abbé Pierre, mais aussi de ces moments de notre vie qui construisent la personne que nous sommes. Tour à tour, les jeunes élèves du programme des « Ecoles Buissonnières » des Cités d’or interrogent le Président de la Fondation sur des questions intimes, en résonance avec leur vécu.

L’Audition Publique de Laurent Desmard pour les Cités d’or

Membre des Cités d’or : Je suis une jeune femme de Mayotte, arrivée en France pendant l’enfance. Parfois je perds espoir, je me sens abandonnée et exclue dans ce pays qui devrait être le mien. Vous qui avez arrêté l’école à 15 ans, comment faire pour ne pas perdre espoir face à des portes qui se ferment ?
Laurent Desmard : Ces situations d’abandon réveillent en moi un profond sentiment d’injustice. Si j’ai été si peu à l’école c’est aussi parce que je ressentais déjà l’injustice entre les premiers et les derniers élèves, mis au bout de la classe. Ce sentiment a motivé tout ce que j’ai pu faire par la suite. Dès l’age de 17 ans, j’entendais des histoires de personnes venues d’Afrique avec des chemins de vie épouvantables. Cela touchait à mon humanité. Ce n’était pas normal, chacun avait le droit d’être éduqué, pourquoi eux et pas les autres ? Cela me rendait furieux et me motivait davantage.

Je m’appelle Kathleen, et suis en études de psychologie. J’ai du mal à gérer ma vie car je suis tiraillée entre deux personnes : l’une m’encourage et me forge, l’autre me rend vulnérable et coupable. Entre ce que je veux faire et ce que les autres voudraient que je fasse. Vous, Monsieur Desmard, avez vos responsabilités à la Fondation Abbé Pierre, comment faites vous pour rester fidèle à vous-même tout en portant l’héritage de l’Abbé Pierre ?

Laurent Desmard : Difficile comme question. On se construit au fur et à mesure. Je suis moi aussi passer par ce stade où les gens voulaient que je fasse quelque chose, me disaient « Tu devrais faire cela« , mais ce n’est pas ce qui m’importait sur le moment. Alors comment réussir à choisir, et faire le choix d’une orientation ? C’est d’abord le fruit d’une introspection, en se demandant « Qu’est ce que je peux faire ? » Car il y a des choses qui sont en notre capacité et d’autres non. Par exemple, si tu me demandes de faire le musicien, je suis nul. De faire des mathématiques, je ne peux pas. Il faut donc que je cherche des choses que je sois capable de faire.
Puis, il faut trouver un combat. Je crois qu’une vie réussie est une vie qui sert à quelque chose. Il faut donc que tu trouves une lutte, un endroit où tu sens que tu vas servir à quelqu’un ou à quelque chose de plus grand. Ce que tu apporteras sera alors du bonheur pour ceux que tu rencontres. S’y tenir est indispensable. C’est dans l’acharnement que l’on devient imbattable dans son combat : l’écologie, la maladie, l’aide aux autres… Si on est pas utile, la vie file entre nos doigts. On a qu’une vie et il faut qu’elle serve à quelque chose.

« Il faut trouver un combat. Je crois qu’une vie réussie est une vie qui sert à quelque chose. »

Laurent Desmard

Je m’appelle Nabila, j’ai 20 ans. La religion tient un rôle important dans ma vie, ou tenait, du moins. J’ai été éduqué à travers une religion stricte, me privant d’une certaine forme de liberté. J’aimerais sortir de ce carcan et ne pas à mon tour formaté mes enfants. Vous avez été élevé dans la religion catholique, avez-vous suivi ce type d’éducation pour élever votre enfant ?

Laurent Desmard : Je tiens d’abord à préciser deux choses. Emmaüs tout comme la Fondation Abbé Pierre ne sont pas religieuses. L’Abbé Pierre, lui, était religieux. Mais comme il pensait avec ferveur que l’aide pour autrui était plus important que la religion, il a souhaité accueillir autant des musulmans, des juifs, des bouddhistes ou des catholiques. La souffrance des personnes dépassait leur confession religieuse. Quelle que soit notre religion, et même si nous n’en avons pas, on doit et on se doit d’être ouvert aux autres. Quand on me parle des musulmans ou des juifs d’une manière épouvantable, je suis catastrophé. Il faut faire en sorte, dès le plus jeune âge, d’accueillir et ensuite d’ouvrir la porte aux copains de ses enfants. Leur apprendre à abolir tout préjugés et discuter, parler avec eux et entendre ce qu’ils ont à dire. Je me souviens d’une fois où l’Abbé Pierre a fait la messe a une communauté qui était essentiellement musulmane. Les personnes ont écouté, et rebondissait sur des phrases du Coran. Les enfants étaient là, et parlaient entre eux. C’était toute une humanité qui échangeait.

Je suis un jeune homme passionné de rap. Seulement, le jugement de ma mère compte beaucoup pour moi. J’ai donc peur de me lancer par risque d’échouer ou pire, de la décevoir. Comment, tout au long de votre vie, avez-vous monté vos projets tout en affrontant le regard et le jugement d’autrui ?

Laurent Desmard : Je suis rentrée à la communauté Emmaüs par la toute petite porte, en volontaire. Et quand je suis arrivée vers mes parents pour leur dire, ils ne semblaient pas plus emballés que ça. Mais si toi, tu penses que tu peux le faire, fais-le ! Ensuite, tu diras à tes parents, ou à n’importe qui d’autre, que tu l’as fait. En faisant, on montre qu’on est capable. À mes débuts dans la communauté, je n’osais rien dire, donc j’écoutais. Puis, je sentais que moi aussi j’avais quelque chose à dire. Ce qui est difficile car on ne veut pas passer pour un rigolo. Je pense qu’on se doit de se dépasser pour montrer, au moins, qu’on a essayé. Et ce sera toujours récompensé par ses parents.

Les membres de l’association Les Cités d’or et Laurent Desmard au centre

Je m’appelle Amira. J’ai vécu dans la rue et au sein de plusieurs communautés. J’ai été rapidement déçue par l’Homme et son individualisme, même dans la rue. Mon projet fut alors de monter une communauté auto-suffisante. Mais j’avais peur de me confronter aux mêmes problèmes. Vous qui avez vécu dans une communauté en Ardèche suite à votre déception de 68, avez-vous rencontré les mêmes déceptions ?

Laurent Desmard : La vie en communauté n’est pas une chose simple. J’ai commencé en étant dans une communauté où nous dormions à 4 par chambre. Chacun avait envie d’écouter sa musique, de parler ou d’être dans le silence. Ce qui peut être lourd quand on est ensemble, collés, des mois et des mois. Et pour cela, il faut pouvoir s’évader de temps en temps. Foutre le camp. Respirer, autre chose ou juste un bol d’air. Mais la communauté permet aussi de construire quelque chose. On a besoin des autres, de parler, de bâtir. Et la communauté donne aussi la possibilité aux gens d’être ensemble, d’avoir une famille. Même si, même au sein de la nôtre, on a envie d’être tout seul ! Pour cela, rien de mieux que de prendre le large de temps en temps.

Je m’appelle Maxime, j’ai 25 ans. Depuis tout petit, j’ai du mal avec les cadres imposés. Aujourd’hui, je souhaite monter ma boite et proposer des solutions pour améliorer la solidarité entre employés, malgré la hiérarchie. Comment avez-vous réussi à vous sentir libre dans une communauté aussi structurée que celle d’Emmaüs, et notamment libre de prendre des décisions ?

Laurent Desmard : L’autorité m’a aussi agacé furieusement, à tout âge ! Je me suis toujours dit qu’il fallait travailler à fond sur son sujet. C’est en travaillant à fond que l’on devient incontournable, et que l’autorité n’exerce plus de pression sur ce domaine-là. Il y aura toujours des gens qui pensent avoir raison, et feront preuve d’autorité. Mais si on commence à écouter ceux qui disent être les meilleurs, on est foutu. Il faut écouter, certes, mais faire attention à leurs discours. Ceux qui sont de bons conseils ne sont pas ceux qui usent d’autorité.

Avec la Fondation Abbé Pierre, vous avez face à énormément de pauvreté. Comment faire un choix lorsque vous aidez des personnes, et décidez-vous parfois de ne pas les aider ?

Laurent Desmard : C’est une question que l’on se pose chaque matin, en tant que parisien, quand on vaque dans Paris et qu’un vient te demander un sou, puis un autre 100m plus loin. Jusqu’où je peux donner ? Alors je me suis fixée une règle de conduite : je donne parce que c’est utile. Car il y a deux façons de donner : pour faire plaisir à l’autre ou pour se faire plaisir, se dire qu’on est un homme bon. C’est cette deuxième raison qui est terrible. Il faut donner à celui qui a une profonde nécessité. Evidemment, ce n’est pas toujours facile à jauger. Parfois, on se goure. C’est se questionner sur l’utilité qui te fait grandir au fur et à mesure, et pour cela il faut rester ouvert à la douleur de l’autre.

« Il faut accepter toute remise en cause du moment où tu restes dans ta ligne, conforme à ta personnalité et à tes projets. »

Laurent Desmard

Je m’appelle Sarah, j’ai toujours été motivée dans ma scolarité jusqu’au moment où je suis rentrée en prépa littéraire. Une des professeurs m’a dit que je n’y avais pas ma place et que je n’y arriverai jamais. Ensuite, j’ai découvert les études sur le genre qui m’ont beaucoup plu et que j’ai réussie. Aujourd’hui, j’ai envie de travailler sur l’égalité, notamment l’égalité homme-femme. Mais j’ai peur de me sentir rapidement découragée face aux avis des autres. Vous qui avez défendu, et défendez encore, de nombreuses causes sociales, comment avez-vous su faire face à des découragements tout en prouvant votre légitimité ?

Laurent Desmard : On est toujours en clin à l’adversité, à l’opposition. Toujours. Mais, et j’insiste sur ce point, il est important de se remettre en cause. Sinon, tu passeras vite pour la personne qui croit savoir plus que les autres. Il faut écouter et se poser la question : est-ce qu’il n’est pas en train de me dire quelque chose d’intéressant ? Se voir mettre des oppositions, c’est désagréable dans un premier temps, mais on en ressort certaines choses. Tu peux ensuite retravailler sur toi-même. Il faut accepter toute remise en cause du moment où tu restes dans ta ligne, conforme à ta personnalité et à tes projets. Et c’est une lutte permanente. Exister, c’est lutter. Le jour où on ne lutte plus, c’est qu’on est mort. Quand j’étais à Emmaüs international, je suis partie faire le tour du monde rencontrer des communautés invraisemblables. Et il fallait ensuite retourner en France, convaincre les personnes d’Emmaüs France de donner aux Emmaüs du lointain et avoir assez de subventions pour les faire vivre. Il fallait convaincre, convaincre, convaincre. Des fois c’est usant, mais c’est la vie, et c’est aussi se battre.


Compte-rendu de l’audition publique de Laurent Desmard, Hotel de Ville de Lyon, le 14 mai 2019
Propos recueillis par Clara Passeron sous invitation de l’association Les Cités d’Or
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