Capharnaüm

« – Anna, levez-vous s’il vous plait. »
Cette phrase fit écho dans toute la pièce.
Se lever, elle ne s’en sentait pas capable. Rire non plus. Ou toutes autres choses. Définiriez-vous cela comme s’arrêter de vivre ? Peut-être. Elle ne vivait qu’à moitié. La moitié suffisante pour continuer d’exister. En tant que personne, que nombre, une personne de plus dans ce bâtiment blanc. Sans pour autant ouvrir les yeux, elle se remémora son rêve. 6h37, déjà.
 

« J’ai rêvé de toi plusieurs fois cette nuit là. Senti tes bras, senti ta peau. Des kilomètres de peau. Senti aussi ta respiration s’effriter dans l’air chargé de cette petite pièce. Plusieurs fois, c’est dire comme tu es grand. J’ai espéré, longtemps. Mais tu n’y étais pas, dans cette pièce froide. Sans fenêtres ni tableaux. Sans rien autour que des mots. Collés un peu partout. « Manger ». « Médicament ». « Dormir ». Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi tout est si sombre, pourquoi cette porte fermée ? Ah, elles sont là, ces dames en blanc. Celles qui composent la musique de ma journée. Pourquoi, en rêvant, j’ai cru enfin être libérée ? C’est comme un poids, constant, et tu semblais savoir y faire, toi. Savoir gérer. Alors viennent l’ennui, la fatigue, des gens tristes, errants. Ni plaisants à regarder, ni même intimidants. Ils ne font que parler. Et ça résonne. Ils ordonnent. Faudrait se remplir de toute cette masse, de toute cette gène. Engloutir, se goinfrer, s’empiffrer, se ruiner. Aucune joie dans ce petit monde. Ni toi, ni moi, ne pouvions la traiter. Elle, qu’on appelle maladie. Elle, que j’ai pourtant aimé. Accrochés aux murs, des mots semblent se noircir. Et pourquoi ceux-là, pourquoi pas « singe », « marionnette » ou bien « ballon » ? « Enfance », « câlin », ou bien « biberon » ? Ah on y arrive, les souvenirs. Les boulets, voire pire. Les fléaux qu’on se traîne. Tu étais parmi eux, une illusion qui règne. Tu te souviens quand je te parlais de mon jardin ? Tu y étais planté, hissé, sur la branche haute d’un arbre imposant. Impossible, jusque là, d’avoir d’autres cauchemars. Si la maladie me nuisait, elle se brisait dans tes bras. Quand j’ai rêvé de toi, plusieurs fois cette nuit là, nous y étions heureux. Attends rien qu’un peu, mon chéri. Cette pièce s’agrandira. Je parle pas de la quitter, mais de t’y voir avec moi. Ne pas vouloir en finir, c’était ça, ma liberté. »

Et quelques mois sont passés. Quand l’infirmière reviendrait, Anna aura pris un peu moins de place dans ce monde. Car mincir était, avant tout de chose, son moyen d’exister.
© Pour le dire