Les oiseaux ne chantent plus

J’ai toujours eu une attirance envers la douleur. Petit garçon, je m’amusais à coller furtivement ma langue contre la pile de la télécommande de chez mémé, confortablement installé dans son clic clac des années 90, aux tâches de café séchées par le temps et à l’odeur indescriptible de personne âgée. Cela apportait quelques couleurs aux émissions soporifiques des dimanches après-midi. J’avais 6 ans. Ce fut le début d’expériences tout aussi bêtes que dangereuses : tester les fils électriques sous hautes tension, escalader à mains nues les falaises qui longeaient l’unique route de ma maison de vacances, peignant mes paumes d’un violet nuancé dans lequel je trouvais une certaine forme d’art et de satisfaction. Avec la quinzaine arrivèrent les premiers tatouages à l’ancre de chine aujourd’hui bavures noires et illisibles retraçant une amourette adolescente et l’essai de quelques dessins tribaux sans grande originalité. Il va s’en dire que je n’étais pas le plus tendre à la cour de récrée. Des problèmes, on m’a a cherché peu, des poings, il s’en est distribué des centaines. Je me délectais de la sensation de mes phalanges qui s’éclatent d’un son roque et puissant contre la joue rose d’un benêt trop prétentieux. Il m’en fallait plus. Mais je devais jouer dans la subtilité, pour ne pas finir marginal ou bien cloîtré entre quatre murs.

C’est donc tout naturellement que je suis tombé amoureux de Mathilde, jeunette blonde foncée aux quelques tâches de rousseur, la vingtaine superbe, qui m’entraîna dans les profondeurs de son foutu univers. Les débuts furent très difficiles. Nous nous gavions de dîners aux chandelles, nous saoulions de soirées mondaines, et rencontrer ses amis était l’assurance d’une personne de plus sur terre à mépriser. Nous déblatérerions des mots d’amours et des surnoms ridicules à concurrencer le gang des demoiselles naïves de ce cher Walt qui s’éprennent du premier venu dès lors que coule en lui un sang royal. A vomir. Puis notre relation s’est peu à peu améliorée. J’alimentais mon monstre intérieur d’insultes et de bagarres puériles, qui, se cognant contre mes tympans, adoucissait la tempête de mon esprit. Mais  je revenais toujours à la charge. Je recommençais à fréquenter la source de mon malheur, celle qui me coupait le souffle et me retenait, par ses griffes peintes de rose, dans une histoire vouée à ma destruction. C’était donc ça, ce sentiment avec un grand A qui obnubile nos conversations, nos écrans télévisés, nos romans à succès ? Mais je ne voulais pas de tout ça, de toute cette mascarade hollywoodienne.

Je voulais sentir.

La douleur de ressentir une caresse, la douceur d’éprouver un coup.

 

© Pour le dire