Chap. 1 : s’il y a un début, le voici

 

Aujourd’hui, 29 avril 2010, moi, Marine Duprey, collégienne banale et rêveuse, je suis morte.
C’est une sensation, je dois dire, assez étrange. Mais pas comme je l’avais imaginée. Je ne me sens pas légère. Je ne me sens pas non plus soulagée. J’ai une boule dans le ventre, une sensation de frustration. Comme une impression de ne pas avoir fini ce que j’aurais vécu durant ces quinze années de mon désormais passé. J’ai tourné une page. Ou plutôt, j’ai fermé mon livre.

40 jours plus tôt

Une sonnerie stridente résonnait dans toute la maison. Du moins c’est ce qu’on aurait pu croire à la vision d’une jeune fille désemparée, étalée sous une couche épaisse de couvertures et d’oreillers bariolés. Ses cheveux hirsutes dépassaient de quelques côtés de la couette. Ceux qui n’étaient pas rattachés à son crâne étaient les malheureux arrachés par l’horreur de cette mélodie assourdissante. Cette fille ne semble ni aimable à l’instant où je vous parle, ni prête à se rendre à l’endroit qui l’a fait se réveiller chaque matin de semaine, depuis l’âge de trois ans. Et pourtant, cette fille, c’est celle que vous vous apprêtez à suivre pour ces prochaines pages. Courage. Et je parle en connaissance de cause, car cette fille, c’est moi.

Une voix féminine et docile perça le mur de la chambre.
« – Chérie ? Tout va bien ? Quel est ce bruit ? »
Tu devrais être habituée, maman. Comme tous les matins, j’ai renversé mon réveil. Je déteste le matin, et particulièrement cette sonnerie stridente qui nous oblige, encore lovés dans nos draps chauds, à émerger d’un rêve où la pluie laissait place à une coulée de chocolat et dans lequel le garçon de nos rêves en venait à nous supplier de lui adresser un regard.
«- Marine, tu n’as pas encore renversé ton réveil ? »
Bingo.

Je vivais chez ma mère la plupart du temps. Pas par obligation, pas par envie, et pas que je détestais vraiment cela. Je n’y trouvais simplement pas un plaisir particulier. A 15 ans, rien de ce que l’on vie n’importe réellement. Nous nous contentons de vivre, tout simplement. D’accomplir nos tâches simples et répétitives de collégiens en se rassurant que d’ici quatre à cinq ans, on sera des adultes beaux et entreprenants. Foutaises.
Je ne suis pas toujours si pessimiste. Il est 7h15, et je vous confie ma vie. Encore sonnée par un réveil pressé et l’odeur exécrable de café brûlé.

Ma mère habite dans un appartement relativement grand, près du centre ville, et mon père aux abords d’une gare, dans une maison achetée l’année dernière, qu’il se vente – ou se conforte – d’avoir eu pour une modique somme. Probablement à cause du lieu, de ces usines désertées, taguées par de jeunes noctambules, plus ou moins engagés, plus ou moins doués. Probablement à cause du bruit, aussi. J’aime bien aller chez mon père surtout quand c’est les vacances. Les trains passent toutes les trois minutes trente-sept en journée : c’est le plus long silence entre deux itinéraires. Puis la nuit tombée, le vide. Rien, aucun bruit. Pendant trois, quatre, sept heures. Je déteste ça. Le bruit m’aide à m’endormir : ceux des talons des passants, des cris des enfants, des trains fuyants. C’est devenu une douce mélodie qui sifflote à mes tympans, et étrangement, m’apaise. Mais à l’heure où je vous parle, je ne suis ni en vacances, ni en avance.

Au collège Albert Camus, situé près de ma rue, on y croise toute sorte de personnes. Ces personnes, qualifiées le plus souvent de collégiens, brassent les allées d’un pas pressé et finissent entasser dans des salles, à écouter, des heures durant. Des heures. Et des heures. Est-ce qu’ils retiendront le nom de cette figure de style en français ? Maîtriseront-ils la méthode de résolution d’équation en physique ? Ou apprendront-ils à ne plus avoir la nausée quand on dissèque un amphibien dès 9h30 du matin ?  Pour ma part, le collège m’allait très bien. C’était un espace si grand que lorsqu’on était dans la moyenne, on passait inaperçu. Par moyenne je dirais les personnes comme moi, qui ne croulent ni sous les amis ni sous les ragots, qui ne sont ni des canons de beauté ni des infortunés. Entre populaires et parias, je me glissais chaque jour entre ces murs et tentais de laisser filer les heures. J’étais arrivée à cet état morne le jour de mes 14 ans, quand la fatalité m’a frappé si fort au visage que je me suis rendue compte qu’on a beau tout donner, apprendre et grandir, se cultiver, on finira tous dans un boite en hêtre avec comme souvenir des années pleines à trimer. En attendant, ce qui importe, ce sont les gens qui nous entourent. Et qui peut affirmer cela mieux qu’un collégien ?

Une voix familière me coupa dans ma rêvasserie.

«  – Marine ! Tu n’as pas l’air en forme aujourd’hui, ça va ? » Me demanda Anne-Sophie, une fidèle compagne dans ce lieu glauque qu’est le collège.

Je répondis par une moue fatiguée :

« –  Pas terrible, non. Mon avis réservé de passage en seconde vient probablement de se changer en avis «Vous vous fichez de nous Mademoiselle Dupray ? »

– Non ne t’en fais pas, je suis sûre que tout ira bien ! Répondit-elle en esquissant un sourire de complaisance.

– C’est toi qui le dis. »

Je concluais un peu froidement pour m’éviter de croiser son regard gêné. À peine sorties du collège qu’une main mystérieuse venait à la rencontre de mon épaule droite. Était-ce une impression ou il y avait une pancarte Abordez-moi clouée à mes omoplates ?

«  – Et bien Marine, qu’est-ce que tu cherches derrière ton dos ? Bref, j’ai une très bonne nouvelle à t’annoncer au sujet d’Alex. »

Aie. Et c’est là que vous vous dites : il va s’agir de ça ? D’une histoire d’adolescentes et de leurs petites amourettes ? Vous avez peut-être raison. Peut-être même que vous devriez arrêter de lire ces lignes et retourner à vos occupations. Mais si je vous parle aujourd’hui c’est que je ne suis plus de ce monde. Alors à vous de juger.

Revenons donc à cette nouvelle excitante. Je suis niaise, mais j’ai quinze ans, et je trouve que c’est un bon argument. Le problème de l’amour adolescent, c’est qu’il nous frappe si fort en plein cœur que nous n’y pouvons plus rien ensuite. Alors quand nos yeux d’adolescente fleur bleue habituée aux love story de séries B décident de ne plus quitter ce jeune homme, qui provoque toujours un déchainement cardiaque post-marathon après plusieurs années, je me dis qu’à moins de ne vivre que pour le drame, je ferais mieux de commencer à me prendre en main. Par là, je veux dire à me lancer une bonne fois pour toute.

Emilie me regardait. Elle devait se douter que j’étais encore en train de rêvasser. Je repris la conversation avec un ton moins énergique.

« – C’est gentil, Emilie, mais je ne me vois pas passer par une tierce personne. Je pense que c’est à moi de prendre des initiatives.

Elle s’étouffa presque.

« Quoi ? Mais, ce serait un coup de pouce énorme ! »

Voyant que je ne renchérissais pas, elle s’arrêta net. Presque ennuyée de ne plus avoir à parler plus longtemps de la si grande aide qu’elle pourrait m’offrir.

« – Bon. Tu me tiens au courant, je dois filer. A plus ! »

Faisant valser ses longs cheveux ambrés sur son blouson noir et luisant, elle repartit à la recherche de personnes voulant, ou ne voulant pas, tout savoir du couple d’un tel, de la soirée d’une telle ou du crêpage de chignon à venir. Je l’aimais bien Emilie. Mais parfois je me demandais ce qui avait pu nous rapprocher. On a parfois des drôles d’amitiés quand on a quinze ans. Peut-être parce que les personnes que l’on côtoie sont celles qui représentent une particularité que nous aimerions avoir : une fille belle à regarder, une copine sociable, une autre qui a toujours le mot pour rire. J’avais plutôt tendance à réunir des personnes antinomiques. Mais tout ce beau monde créait un mélange coloré et des moments de vie qu’on souhaiterait toujours se rappeler.

– Anne-So, je te laisse, fis-je en me tournant brutalement vers elle d’un air conquérant, j’ai décidé de faire le grand saut, je m’achète un nouveau réveil ! A travers les milles et unes fissures de ce pauvre rescapé c’est à peine si je distingue la petite aiguille de la grande.

– Et bien, bonne quête !

Muchas gracias, m’exclamais-je au loin, sourire jusqu’aux oreilles, depuis le passage piéton du collège. »

Puis une seconde qui dure des heures. Alex, au téléphone, à quelques centimètres. J’avais la fâcheuse habitude de ne pas regarder droit devant moi, et j’aurais pu me prendre en pleine figure un garçon d’un mètre soixante-quinze. Au lieu de cela, un regard incroyablement doux vient se poser sur moi. C’est sans doute ça que l’on ressent quelques secondes avant sa mort, on voit sa vie défiler sur une pellicule photographiques qui se déroule, déroule, à n’en plus finir. Puis c’est la lumière. C’est exactement la même sensation, mais avec une panoplie de sentiments qui se colorent les uns les autres.

Dès que mon pas frôla le goudron du trottoir, je sortis d’un réflexe maladroit mon portable.

« – Quel est le nom de cette fameuse personne,  Emilie ? »

 

Premières lignes d’une nouvelle écrite en 2012, retravaillée 

© Pour le dire

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