Chap. 2 : Joy

Joy. Elle s’appelle Joy, sa meilleure amie. Au téléphone avec elle depuis une bonne dizaine de minutes, une sensation bizarre émanait de la conversation. Parler d’un sujet aussi sensible au bout du fil avec une personne que l’on ne connait pas est une situation incongrue. Aux tonalités, à la gravité, aux mimiques qui se dégagent de sa voix, se forme une silhouette particulière qui n’est réelle que dans notre cerveau. On l’imagine blonde, souriante, aimant dessiner sur des cahiers cornés, les soirées entre filles et Into the Wild, puis d’une parole alambiquée se brise tout ce moule qui renait avec une brune affichant un sourire narquois, aimant le rock et la vodka. Selon Emilie, Joy concevait parfaitement le fait qu’une groupie parmi tant d’autres l’interroge sur Alex, celui qu’elle côtoie probablement autant de fois que je pense à lui.
« – Et à part ça, tu voulais savoir autre chose ? Me demanda-t-elle d’une extrême bonté
– J’ai vraiment l’impression d’être une psychopathe cherchant des indices sur sa proie, alors je pense m’arrêter là. »
Elle émit un rire adorable. La tête blonde réapparut plus décidée que jamais à poser ses valises dans mon espace imaginatif.
« -Mais non Marine, ne t’inquiète pas, demander ses horaires de cours et ses endroits de prédilection relèvent presque de banalités, par contre son adresse…
– Son adresse ? Tu as son adresse ?! »
L’écho de son rire réapparut de plus belle.
« – Tu me fais rire !
– Oui, je plaisantais bien sur. »
Toujours choisir le repli face à ce genre de situations. Nous nous quittâmes chaleureusement. J’avais l’impression de couper court à une conversation dont l’interlocuteur était une amie de longue date. J’avais même appris durant ces vingt-huit minutes de débat autour d’Alex que leur rencontre tenait en quelque sorte d’un lien familial. Ils étaient cousins éloignés semblait-il.
Cela m’aura également prouvé que les amies d’Emilie ne sont pas toutes des filles dont la tête creuse résonnerait si on osait taper dessus, et s’enduire ainsi les mains de crèmes capillaires. Des filles qui nous valent, mes amies et moi, des réflexions un peu cinglantes, et qui ne font pas toujours rire Emilie. Alors on évite de s’esclaffer de ces poupées aussi mignonnes que mauvaises en sa présence, même lorsque leurs mimiques prêtent à sourire.
22h47. Il faudrait peut-être que je songe à me coucher. Je sens que les semaines à venir ne seront pas de tout repos. J’activai mon nouveau réveil au cadran noir et or à sept heures du matin, puis éteignis ma lampe. Dans des soubresauts d’une réflexion qui dure malgré ma volonté, mon corps commença à définir sa posture idéale. Et mes yeux se fermèrent pour de bon.

*

Les jours passèrent. Semblables. Je veux dire par là, un réveil strident, un brossage de dent, regard dans le vague, petites mèches tentant de faire amies-amies avec l’électricité statique, dentifrice glissant dans une allégresse folle sur mon menton docile. Puis le trajet, sept minutes de marche, cinq minutes trente quand je m’autorise une marche rapide matinale, unique sport à compter de ce jour, et huit minutes vingt quand mon corps crie de toute sa force pour retourner dans la chaleur de mes draps. Les cours. Les ragots de mes amies dont la vraisemblance importe moins que le degré de scandale. Une tartine de nutella, deux quand la voix diablotine gagne contre la voix angélique. Les devoirs exécutés à son plus haut degré de superficialité, et enfin, le repos. Oui un quotidien ordinaire d’une jeune fille tout aussi ordinaire, ordinairement située entre l’âge enfantin et les désirs adolescents. Par désir, n’y voyez pas d’obscénité, juste une volonté de parer ses lèvres de rouge et de bifurquer à mes aises de boites en boites, et, éventuellement, de rencontrer Alex qui, découvrant la femme fatale qui se cache en moi, s’agenouillerait devant ma toute puissance. Bon, pour l’instant, je reste à mon chignon coiffé décoiffé et à mes converses blanches, du moins blanches sur l’étiquette de leur boite en carton.
Mais depuis quelques temps, une amitié émergente rompait mon quotidien : celle que j’entretenais avec Joy depuis ce fameux appel téléphonique. A ses côtés, j’avais l’étrange impression d’être moi, d’être complète. En fait, je me demande comment je faisais avant elle. Mes amies sont adorables, mais je ne sais pas pourquoi, je ne me sens pas toujours moi à leur côté. Avec Emilie, je vais revêtir le manteau de la pseudo peste critique qui rit des mésaventures de ces filles qui se bataillent pour être la plus maquillée, ou la plus haut perchée. Avec Marie-So, je me change en une personne calme et silencieuse. Lorsque je croise Nicolas, c’est dans des moments brefs d’échanges entre deux sonneries, nous sommes donc toujours sur la même longueur d’onde de la complaisance, de la bienveillante mais robotique question « ça va ? » induisant l’apparition de sa confrère « ça va ». Mais avec Joy c’était différent. Je sentais que je pouvais tout lui dire, divaguer comme je m’entends à le faire avec quelques amis d’autres collèges qui me connaissent pour ma capacité à rire de tout, et à déblatérer des paroles souvent vides de sens, n’ayant que pour objectif le fou-rire commun. Rire de tout, ne s’inquiéter de rien. Et je peux, lorsque j’en ai envie, poser sur le coin de mon bureau mon sourire XXL et parler avec Joy de choses plus sérieuses. De la vie en général. Des discours auxquels on apporte peu d’importance, mais qui sont essentiels pour se définir, savoir où nous en sommes dans notre vie, dans nos relations familiales, dans toute la complexité que ces discussions contiennent. J’avais le sentiment que l’écho de nos rires avait déjà retenti, il y a plusieurs années. Ou peut-être lorsque nous étions fleurs voisines dans un champ de campagne, habituées à l’air et aux temps changeants.

Nouvelle écrite en 2012, retravaillée 

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