Chap. 3 : un projet commun

« – J’aimerais bien avoir un chat. »
Ma mère manqua de s’étouffer avec son café encore brûlé. Je continuais.
« – Tu sais, je pense que ça nous ferait du bien, à toi comme à moi. Il serait un soutien de taille quand ta fille, la prunelle de tes yeux sans qui tu es si triste, part chez son papou. Et je suis sûre que mon réveil serait du même avis, même s’il ne peut pas parler. Il serait assuré que je ne le brise pas une énième fois, attendrie par une boule de poil toute mignonne qui bondira sur mon lit pour me râper le visage en guise de réveil. Et tiens, voici une autre raison de prendre un chat : fini le réveil strident, fini le stress, finit l’air bougon quand je me réveille. Ta fille sera une personne incroyablement détendue, qui t’apportera des fleurs et dansera dans le salon dès l’aurore. »
Elle marqua une pause. Assez longue. Les yeux mi-clos et la tasse soulevée au niveau de son menton, elle ajouta, calmement.
« – Comment peux-tu jaboter autant dès le matin ? »
« – « Ja » quoi ? Je commençais à prendre mon téléphone pour en chercher la définition.
– Nous n’aurons pas de chat, Marine. Peux-tu me passer le beurre ?
– Attends, on peut au moins en discuter ?
– Marine, comment veux-tu t’occuper d’un être vivant si tu ne peux même pas t’occuper de toi-même ? Regarde, je te parle, et tu ne m’écoutes pas. Tu tapotes encore je ne sais quoi sur ton téléphone. Et tu veux avoir un chat, qu’il faudra nourrir, avec qui il faudra jouer et soigner quand ça n’ira pas ?
– Je t’écoute, maman. Tu sais j’ai parfois l’impression de ne pas avoir grand chose dans cette maison.
– Merci bien.
– Non, balbutiais-je un peu gênée, je ne disais pas cela pour toi, j’aimerais juste avoir un petit compagnon de vie.
– Pas pour le moment. Demande à ton père. »
Elle se leva et partie en direction de la salle de bain.
« – C’est ton dernier mot j’imagine ? M’écriais-je depuis la chaise sur laquelle la discussion avait commencée.
– Oui Marine, c’est mon dernier mot ! Termina-t-elle avant que je n’entende le bruit de l’eau qui jaillit du pommeau de douche.
Pas pour cette fois non plus, j’imagine. Je soupirais, termina ma tartine au chocolat, durcie par l’ambiance glaciale.

*

En cours de français, Madame Vidal prit la parole :
« – Comme vous l’avez sans doute remarqué, mademoiselle Aviakan est absente ce matin. »
Joy ? Elle n’était effectivement pas là. Encore attardée sur la discussion avec ma mère de ce matin, je n’avais même pas levé les yeux pour regarder les gens de la classe. D’ailleurs, je n’avais dit bonjour à personne. Qu’est-ce qu’il t’arrive, Marine ? Je me sentais coupable. Coupable de l’avoir simplement croisé, la veille. De ne même pas lui avoir demandé si tout allait bien, comment son contrôle s’était passé, si elle voulait simplement parler. Elle qui est si introvertie.
Elle continua.
« – Bien que les délégués soient habituellement en charge de remettre les devoirs aux élèves, c’est un élève de sa famille qui ira directement les lui apporter. »
Alex ai-je aussitôt pensé.
« -Mais, Madame, l’interrompais-je brusquement, à quoi cela sert-il de les remettre à un élève qui n’est pas dans la même classe ? Il ne peut pas entendre les commentaires des professeurs, se rendre compte de notre avancée dans un chapitre, pourquoi ne pas s’en remettre directement à l’un d’entre nous ? »
Elle leva les yeux au ciel. Madame Vidal était une personne de taille petite, plus que la moyenne, avec des habits sombre. Elle décorait parfois ses joues de far marron, lui donnant plutôt qu’une bonne mine un air encore plus austère. Elle n’était ni méchante, ni gentille. Elle avait juste le poids des années d’enseignement sur elle. Madame Vidal avait une bonne quarantaine d’années, et je dirais que c’était une assez jolie femme. De caractère, mais plaisante à regarder.
Pourquoi est-ce que je parle au passé ? Je suis encore là, après tout. Je suis même dans cette classe, au moment où je vous parle. Continuons.
« – Et bien, mademoiselle Duprey, répliqua-t-elle autoritairement, je l’ai expliqué il n’y a pas deux minutes.
– Oui, c’est plus pratique si sa famille le lui apporte directement, j’ai bien compris. Ceci dit, cela me semble assez étrange que ce ne soit pas quelqu’un de notre classe, insistais-je lourdement.
– Puisque vous vous inquiétez tant que cela pour votre camarade, vous n’aurez qu’à trouver Alexandre Posat, en 3ème B, et lui indiquer les détails des devoirs donnés. Bien, continuons. Nous allons faire une dictée. »
Des grossièretés jaillirent bruyamment de tous les coins de la classe.
« – Et ce n’est pas avec ce vocabulaire que vous me ferez changer d’avis, bien au contraire ! »
J’étais frustrée par la froideur avec laquelle Madame Vidal m’avait répondu, ne faisant rien pour la nuire au quotidien, comme s’évertuent à le faire les trois quarts de la classe. Mais une chose me rendait le sourire. En fait, deux. La première était d’avoir une mission, qui pimenterait un peu mon quotidien. La deuxième, et il en va de soi, est de savoir que je passerai les prochaines fin de classe avec Alex.
16h45 sonnèrent, l’heure que j’attendais avec impatience. Ayant des amis dans la classe d’Alex, je savais dans quelle allée il finissait sa journée. Je me dirigeai vers sa rencontre, le cœur planant au-dessus des nuages avec une cordelette invisible nouée à mon poignet.
Une voix se fit pourtant entendre.
« – Marine ! Marine ! »
Je me retournais, surprise.
« – Ah Nicolas, comment vas-tu ? Fis-je d’un ton enjoliveur.
– Super, et toi ? Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu, depuis le jour du contrôle de mathématiques…
– …Sans doute le plus important du trimestre, je sais, je sais. Ne m’en parle même pas, ce fut une catastrophe.
– Ouais, moi aussi ! S’écria-t-il dans toute l’allée. »
Face aux regards froids, il reprit de plus belle en chuchotant, le sourire aux lèvres :
« -Ouais, moi aussi. »
Je lui racontai la tentative de totalitarisme qu’essaya d’établir Madame Vidal en ce jour du 3 avril 2009. Il me fit des yeux de merlan qui me firent rire de plus belle.
« – Elle a peut-être rencontré un bel homme, la quarantaine pimpante, au détour d’une table de bar. Mais cela ne dura qu’un court instant avant qu’elle ne le voit, en sortant des toilettes, reluquer d’autres jeunes filles, si grandes qu’elle s’en tordit le coup. Inventais-je, le doigt posé contre mon menton en tentant d’imiter un air rêveur.
– Ou peut-être que son mari a pu enfin en placer une, ce qui l’étonna d’abord et l’a rendit folle de rage ensuite. »
Je ris encore. C’était simple, comme amitié. Tout en nous dirigeant vers la sortie en continuant de plus belles sur les hypothétiques raisons de ce changement si soudain de caractère, j’en oublie de rejoindre Alexandre. Soudain, il passa devant moi, en m’esquissant sur le passage un petit sourire avec une fossette apparente. Vous avez dit craquant ? Hé ! Il faut que je lui dise pour notre mission commune !
« – Nico, je dois filer, on se voit plus tard, à plus ! M’écriais-je, déjà assez loin pour ne pas entendre sa réponse.
– Heu, ouais, à plus… »
Voyant une tête blonde gigotée vers la porte faisant office d’entrée et de sortie, je m’écriais :
« Alex ! »
J’eu droit aux mêmes regards noirs que ceux lancés plus tôt à Nicolas. C’est dingue comme les gens réagissent, contrariés dans leur confort personnel, face à un élan vocal aussi charmant – vous pouvez tousser – que le mien.

*

Alex était un garçon simple, au sourire facile. Il était arrivé au collège en 4ème, après une année difficile selon les rumeurs. Une histoire de famille, ces dernières précisaient. Alors je me disais qu’il ne serait pas contre une rencontre fortuite avec une jeune fille folle de lui, qui le cache plutôt bien malgré les joues rosées dès qu’il s’approche d’elle à moins de trente-deux mètres, et qui cache sous son chapeau une aide gracieuse envers sa cousine. Cette rencontre était assez étrange, je dois dire.
Je continuais ma course, donc, en direction d’un Alex qui s’éloignait à vue d’œil (ses jambes font les trois quart de son corps ou quoi ?). Arrivée au passage piéton, je fonça droit vers lui. Ce sont les kalxons qui eurent raison de son attention. J’étais face à une voiture, immobile, qui venait de s’arrêter d’un bruit strident de freins. Les échos des klaxons résonnaient, tapaient contre les façades des immeubles provoquant un bruit sourd. J’étais dans une bulle, paralysée, sans même voir qu’autour de moi les gens s’étaient arrêtés. J’étais là. Mais absente.
« – Tu devrais faire attention quand tu traverses ! » me dit une voix étrangère, qui agissait comme un écho. Puis le monde ambiant se mis à reprendre cours, les gens devenaient plus nets, se pressaient de nouveau. Je me rendis compte alors que cette voix, c’était Alex. Il me regardait avec distance mais avec une certaine peur qui perturbait son regard. Je le regardait, droit dans les yeux, et répondit avec une voix douce et effrayée :
« – Je suis désolée. Je ne regarde jamais avant de traverser.
– Et bien tu devrais, répondit-il assez froidement, avant de lâcher mon bras qu’il tenait fermement depuis quelques secondes. »
Je regardais ma veste, à l’endroit où sa poigne s’était serrée. Il y avait encore la chaleur de sa paume et les plis marqués par la force avec laquelle il m’avait dégagé du passage piéton. Je repris soudainement conscience, et m’écriais-je :
– Je connais Joy !
Il se retourna, surprit. Son visage se dérida et laissa de nouveau apparaître les traits lisses de son visage.
– Ça tombe bien, répondit-il, sourire en coin, moi aussi ».
Je répondis à son sourire et m’approcha.
« – Je suis dans sa classe, et je suis chargée de lui remettre ses devoirs. On m’a dit que tu étais quelqu’un de sa famille et que tu allais régulièrement la voir à l’hôpital.
Il me regarda un instant avant de reprendre. Ses yeux clairs me scannaient entièrement, ce qui pouvait être vraiment gênant, mais lui le faisait avec une douceur folle. Il reprit :
« – J’y vais justement. Tu as ses devoirs du jour ?
– Frais et emballés ! Affirmais-je tout de go.
Il souria.
– On peut y aller ensemble si ça te dit ? J’y vais tous les deux jours.
– Heu, oui, pourquoi pas, bégayais-je, étonnée par la simplicité avec laquelle notre échange opérait, et mon objectif fonctionnait.
– Et bien en route, il y a bien trente minutes de bus avant d’arriver là bas. »
Je le suivis, silencieuse et heureuse.

Nouvelle écrite en 2012, retravaillée – Auteur : © Clara Passeron

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