Perspectives

Je me demande à quoi tu penses. Ce qui t’occupe, en mon absence.
J’ai rêvé de toi cette nuit. L’âme de tes affaires hante chaque pièce. Cela fait pourtant un an. Machinalement, les yeux dans le vide, j’ai enfilé des habits sans même les regarder. Je suis sortie, tel un automate, sans buts précis.
Et j’ai marché. 
Marché jusque dans cette rue.
Celle où on s’est aimé, disputé, chamaillé, enlacé. 
Une odeur familière traversa la chaussée.

L’odeur du café de chez Jo, que nous avons tant bu.

Elle était assise près d’une fenêtre opaque, laissant entrevoir les silhouettes dansantes des passants, sans qu’elle ne puisse jamais vraiment les voir. Ça lui convenait bien, elle aimait ça, deviner. S’intriguer. Devoir choisir entre l’homme et la femme, entre les gens de passage dans la cour des malheurs et les véritables cœurs broyés. Elle contemplait ce qu’il n’y avait rien à contempler, son esprit faisait l’affaire. J’étais là, à quelques mètres, et je n’arrivais pas à définir ce qui la tourmentait. Était-elle seulement triste ? Cela pouvait être un plaisir, d’être seule. Pour moi ce n’en est jamais un. Je remontais mes lunettes sombres, celles qui me donnent un air méchant et une trentaine assumée, parfait rideau devant des coulisses d’adolescent effrayé. Elle, elle n’avait pas d’âge, c’était vous, moi, c’était la douceur et l’impitoyable noirceur. À quoi pensait-elle ?
Je me suis assise à notre table. Tu adorais y regarder le monde voyager, pénétrer sans gènes dans les vies tourmentées de ces ombres folles. Et moi je te regardais, inlassablement. Peut-être que tu seras l’un des prochain passants.
Mon café était froid. Un mimique de dégoût crispa mon visage après y avoir trempé les lèvres. Le café n’est vraiment bon que lorsqu’il sort de sa machine, après, il se transforme en mare noirâtre et insipide. Elle, semblait pourtant l’apprécier. Ses yeux ne se détachaient pas de la rue, si bien que je me demandais si elle y attendait quelqu’un. J’étais comme hypnotisé. Attiré par la suite des événements. En attendant, il n’y avait qu’elle et moi. Et, dans les soubresauts d’une nostalgie avancée, je réalisais que je ne la reverrai pas. Elle prendra d’autres formes, d’autres visages et gardera ce charme sensible d’une rencontre abrégée. J’essuyai les miettes collées à ma chemise de travail, qui me rappelaient que j’en avais un. Il fallait partir. Déjà neuf heure du matin. 
Il était temps de partir. Partir, même, de tout ça. Peut-être prendre un billet, au hasard, me laisser surprendre et découvrir. Prendre l’air. M’enfuir. À trop chercher à te comprendre, j’en ai oublié de respirer. S’il le faut on se recroisera, au détour d’un café.
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© Clara Passeron

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