Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder

Sophie est une jeune fille vive qui s’épanouit dans son cocon, bâtit d’herbes folles, de fleurs et d’un minou un peu sauvage. Son cocon, c’est son jardin. Elle s’y réfugie et y créé un univers bien à elle, pour échapper au monde ordinaire qui l’entoure. Discuter et jouer avec Jorunn, camarade fidèle, écouter en classe, rentrer de l’école, faire ses devoirs, retrouver sa mère, et si la chance le permet, trouver une carte postale de son père, lui qui travaille au bout du monde. Seulement, en rentrant un jour de l’école, ce n’est ni une carte au timbre exotique, ni une facture, ni même un prospectus qu’elle trouve dans la boite aux lettres : elle y trouve un papier blanc, avec son nom inscrit dessus. Aucun destinataire, aucun cachet de la poste. Cette lettre a été déposée à la main jusque chez elle, et dessus y est écrit : qui es-tu ?
Qui sommes-nous. C’est bien là une des questions prédominantes dans les courants philosophiques. A cette question Sophie va tenter d’y apporter une réponse, avec toute la sagesse de son âge tendre. Elle se regarde, se torture les méninges, et dans sa tête débute un cheminement philosophique dont elle n’aurait jamais eu vent sans ces lettres mystérieuses. Sophie avait tout pour mener une existence de jeune fille bien éduquée et voilà qu’on remet en cause les fondements mêmes de son existence. Jostein Gaarder emmène le lecteur dans une quête double, entre les approches philosophiques auxquelles Sophie est confrontée par les lettres qu’elle reçoit et le mystère de l’auteur qui les lui envoient. Pourquoi elle, et pourquoi maintenant ? L’enfance est-elle encore modulable, tandis que la vie d’adulte est conditionnée et sourde face à ces élucubrations poussiéreuses ? Car oui, l’auteur nous tend la main pour nous emmener dans des écrits anciens, là où tout commence. Là où les pensées se forment, où le monde apparaît non plus comme des vérités assimilées par tous mais comme une source inépuisable d’étonnement.

L’auteur nous propose de nous étonner avec Sophie de la simplicité des questions posées par cet étrange expéditeur d’une part, mais de nous étonner ensuite de n’y avoir jamais vraiment songer. Par une écriture lisse et accessible, Jostein Gaarder coule sur papier de nombreux courants philosophiques sans laisser le temps à son lecteur d’étouffer. De cela défilent des métaphores qui imagent le propos, pour nous rendre compte objectivement que ces théories sont tangibles. Jamais pompeux, il choisit Sophie comme interlocuteur pour s’adresser à la majorité d’entre nous, et son jeune âge nous permet d’éclairer des zones éteintes depuis bien longtemps. Ce roman nous captive ainsi par la clarté et l’interdépendance de ses chapitres, laissant s’exprimer tour à tour Socrate, Locke, Spinoza, Kant, jusqu’aux contemporains Freud, Kierkegaard, Darwin ou Marx. Ces pensées, couplées aux péripéties de Sophie, servent de guide tout au long du roman. Bien sûr, l’auteur souhaite transmettre implicitement leurs vertus à un lecteur impatient et captivé.
Jostein Gaarder réussit donc l’exploit d’être à la fois le philosophe, le narrateur et le meneur de jeu de ce roman. Il nous invite sans cesses à fuir la réalité pour en percevoir une nouvelle, à écarquiller nos yeux comme Sophie, avec l’âge mûr comme raison et la spontanéité comme direction. Ce roman engagé ancre le lecteur dans le refus de l’indifférence : rien n’arrive ou n’est ici par hasard. Dans un constat parfois dénonciateur de notre quotidien, bâtit sur des rouages futiles, l’auteur préfère cependant les solutions aux coups de battons. Et quoi de mieux que la philosophie pour nous ouvrir au monde, et à nous-même ? Il n’est jamais trop tard de regarder sa vie sous un autre angle. Comme l’a très justement porté Robin Williams dans le film Le Cercle des poètes disparus (1989) : « Tant de questions qui m’assaillent. Qu’y a-t-il de bon en cela ? Que tu es ici, que la vie existe, et l’identité. Que le prodigieux spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime. Quelle sera votre rime ? »
À lire sur la plage ou en reprenant le métro en direction du travail.

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