Interview avec la réalisatrice Carine Tardieu pour Otez-moi d’un doute

Erwan est démineur et vit avec sa fille, enceinte d’un père qu’elle ne souhaite pas connaître. Suite à une série de tests médicaux, le médecin révèle à Erwan que son père n’est pas son père biologique. Va alors commencer un entremêlement de situations insolites et touchantes, liant la fille, le père, le grand-père ainsi que les nouvelles figures de cette famille singulière. Une mise en scène réfléchie et amusante, un rythme parfaitement maîtrisé et des symboliques fortes portent le long-métrage de Carine Tardieu au sommet des comédies de la rentrée 2017. Rencontre.

Qu’est ce qui vous a donné envie de faire ce film ? La famille et ses secrets ou bien les origines ?
J’ai un rapport fort à la famille, dans mes films mais aussi dans la vie en général. Quand je rencontre quelqu’un, mon premier questionnement pour découvrir cette personne est de savoir d’où ils viennent, quelles sont leurs racines, pour tout milieu social. J’ai besoin de connaitre les origines des gens pour me faire une première image de quelqu’un. Pour moi, cela fait systématiquement échos à l’endroit où ils en sont dans la vie et à leurs problématiques actuelles. Comme c’est mon prisme de lecture, j’ai écris spontanément le scénario sur ces problématiques. J’ai beaucoup abordé les relations parents/enfants dans mes précédents films et j’avais envie pour ce film d’aborder la question du père, peut-être pour des raisons plus personnelles.
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Même si les personnages sont tous arrivés à l’âge adulte, on remarque une tendance à l’inversion des rôles entre l’enfant et le parent par exemple. Pourquoi avoir pris ce parti ?
Je me suis rendue compte presque a posteriori que les personnages, notamment les filles avec leur père, n’étaient pas à leur place. Elles font couple avec leur père car les mères sont absentes, donc elles sont « mariées » symboliquement à leur parent, aussi bien avec le personnage qu’incarne Alice de Lencquesaing qui a du mal à s’émanciper et qui a quasiment fait un enfant à son papa. Elle revendique le fait qu’elle veuille l’élever toute seule mais vit encore avec lui. Si on prend le personnage de Cécile de France qui s’occupe de son père, elle n’a plus la même affection pour lui car on sent un inconfort car ils sont contraints par la relation soignant/soigné. Mais ces dysfonctionnements permettent aussi de remettre parfois chacun à sa place.
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N’aviez-vous pas peur que l’accumulation de situations complexes vécues par vos personnages ne finisse par peser sur le film ?
Je n’y avais pas pensé dès les début du scénario donc je n’en avais pas peur. À l’écriture, il n’y a pas d’idée précise du cheminement de chaque personnage. Mon point de départ était l’histoire d’un ami qui m’a inspiré ce film : il avait découvert que son père n’était pas son vrai père, puis avait engagé un détective et retrouvé son père biologique. Cela m’avait touché et m’a servi de base pour le personnage d’Erwan. Nous nous sommes ensuite amusé avec les scénaristes à construire des personnages autour de lui liés directement ou indirectement à sa problématique du père. Un jour Michel Leclerc (NDLR : co-scénariste) a émit l’idée qu’Erwan ait une fille enceinte et ne souhaitant pas connaître le père. On est toujours attentif à ne pas coincer les personnages pour la drôlerie mais parce qu’ils se coincent tout seul, car ils n’osent pas ou ne disent pas tout.
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Le choix des acteurs est donc primordial pour un tel projet de film ?
Effectivement le jeu et la sincérité des acteurs apportent beaucoup au film. Nous pensions aussi à Yves Montand dans César et Rosalie pour le rôle de François Damiens. Le personnage d’Erwan, qui en apparence est tout en contrôle, se fissure petit à petit. Le fait d’apprendre que son père n’est pas son père va l’obliger à lâcher prise, et François amène très bien ce personnage. D’ailleurs quand François a rencontré André Wilms (NDLR : il incarne le père biologique d’Erwan), il s’est passé quelque chose entre eux de fort. Cela a été une vraie chance pendant le tournage. De même entre Cécile et François où le coup de cœur a été immédiat, aussi parce qu’ils sont belges je dois reconnaître ! Aux premiers essais caméra l’alchimie était telle que je me suis dit que ces deux là pourraient être frères et sœurs. Ils parlaient d’ailleurs belge dès qu’ils étaient ensemble sur le plateau et moi j’étais là je ne comprenais plus rien. [Rires]
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Il y a beaucoup de jeu dans votre mise en scène, de symboles, qui permettent d’alléger le drama ambiant. Le rythme aide aussi beaucoup, est-il important d’équilibrer drame et comédie, et rythme soutenu et plans très lents ?
J’ai été nourrie au cinéma de Claude Sautet (NDLR : Mado, Un coeur en hiver, Les choses de la vie, Borsalino…) avec la manière qu’il a de filmer les personnages dans des non-dits, la finesse des rapports entre les gens, la justesse des petites choses qu’on apporte à la mise en scène. Il y a également un temps à la précipitation avec la jeunesse qui fuse, qui crie, et le temps des vieux, où l’on prend le temps, où l’on respire, dans les scènes d’André Wilms et de Guy Marchand. Le choix du métier d’Erwan a également son importance : il est démineur, et donc une bombe en amène une autre, pour filer la métaphore. La métaphore de l’œuf est aussi présente tout au long du film. C’est un lien à mon enfance car mes grands parents étaient agriculteurs, mais il y aussi quelque chose qui renvoie à la naissance et aux origines. Je me permets des décalages en rendant le spectateur complice des petits jeux de mise en scène. Comme Esteban qui a un dialogue sur les notes de sa propre musique.
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Esteban est d’ailleurs très juste dans son rôle d’homme instable, étiqueté « cas social ». Comment le leader du groupe phare Naïve New Beaters est-il arrivé jusqu’à votre plateau ?
Ah, Esteban. Pour moi c’est un cadeau. On ne l’a pas mis dans la bande annonce pour ne pas dévoiler entièrement l’histoire. Quand je faisais le casting de mon film, j’ai eu la chance de voir L’Effet Aquatique de Sólveig Anspach dans lequel Esteban joue un caissier dans une piscine. Il a trois phrases mais il m’a fait hurlé de rire immédiatement. Il a la voix d’Homer Simpson, un look complètement décalé, une tronche improbable, donc je me suis tout de suite dit qu’il pourrait être Didier (NDLR : un nouveau collègue d’Erwan). Aux essais il était non seulement drôle mais aussi très touchant. Les autres acteurs pour ce rôle fabriquaient quelque chose, tandis qu’Esteban a naturellement chez lui du burlesque.
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Comment avez-vous vécu votre sélection au Festival de Cannes ?
Je l’ai hyper bien vécue, pour pleins de raisons. La première est que je n’ai jamais, mais très sincèrement jamais, pensé qu’un jour j’irai à Cannes. Dans mon esprit je fais de la comédie populaire, mais on me classe parfois dans la catégorie du cinéma d’auteur, je navigue donc entre plusieurs genres du cinéma. Petite, j’avais fantasmé sur mon discours aux Césars mais Cannes n’a jamais été une option. Je m’y intéressais de loin, regardais les films des autres, je n’aurais jamais pensé en faire parti. C’est André Wilms qui, quand il a vu le film une fois fini, m’a demandé pourquoi je ne le proposais pas à la quinzaine. Je n’avais pas conscience que j’avais fait un film qui pourrait plaire, je ne l’avais montré qu’à un cercle de proches. Comme le film était prêt et qu’on ne le sortait qu’en septembre, je me suis dit qu’on ne perdait rien. Une semaine après je recevais un coup de fil, le jury avait adoré et le sélectionnait alors qu’il restait encore deux mois de sélection. On a donc dû tenir le secret avant que la sélection officielle ne soit diffusée. Pour le coup il y a des secrets agréables à garder !
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Bande-annonce du film : cliquez ici
Photographie : Festival de Cannes 2017
Propos recueillis par Clara Passeron au cinéma Le Comoedia, 13 Avenue Berthelot, Lyon 7e
Remerciements au Comoedia et à l’équipe du film Otez-moi d’un doute