Masterclass de Wong Kar Wai, grand Prix du Festival Lumière

Face à un public varié, de proches du réalisateur en vedette, aux journalistes, jusqu’aux spectateurs venus des quatre coins du globe, le directeur du théâtre des Célestins Marc Lesage souligne avec émotion la porosité entre les arts tels que le cinéma et le théâtre. C’est en effet sur cette scène lyonnaise réputée que le Prix Lumière 2017, Wong Kar Wai, revient sur ses influences, son parcours, jusqu’à ses souvenirs d’enfance nourrie d’un cinéma d’un nouveau genre. Conférence animée par Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière de Lyon.

Thierry Frémaux : Vous êtes né à Shangai, et avez grandit à Hong Kong. Quel est votre rapport à la Chine des années 60 ?
Wong Kar Wai : Je suis arrivé à Hong Kong avec mes parents en 1962. J’avais 5 ans. Nous n’avions ni proches, ni amis, et nous ne parlions même pas la même langue : nous parlions cantonnais et les hong kongais mandarin. Mon père me disait qu’on ne resterait pas là longtemps. Que la Chine se porterait mieux, après. Je suis retourné à Shangai après toutes ces années, à l’endroit exact où j’étais né. Aujourd’hui, je me déclare chinois mais connais Hong Kong bien mieux.
T.F : Comment avez-vous survécu à toutes ces années alors ? 
W.K.W : Grâce à ma mère. Elle m’emmenait au cinéma tout le temps. Nous passions la journée à regarder des films : italiens, français, d’Hollywood ou de Taiwan. C’est grâce à ça que j’ai commencé à développer un apprentissage du cinéma.
T.F : Cela vous a donc donné envie d’être réalisateur ?
W.K.W : Quand on est enfant, on a pas vraiment le choix. Il n’y avait pas de grandes perspectives : les seules fenêtres qui s’ouvraient sur le monde étaient la radio et le cinéma. Je me suis dit que moi aussi, à force de visionner des films et de voir toutes ces cultures se mélanger, je pouvais apporter quelque chose. Faire mieux, même ! [Rires]
« Je me suis dit que je pouvais faire mieux que ces films que je regardais enfant ! »
T.F : Avec quel cinéma avez-vous grandit ?
W.K.W : C’était un tout. Je me souviens d’une séance où mon père m’avait emmené voir une comédie romantique italienne dans un cinéma tenu par un réalisateur connu aujourd’hui. Ma mère a su quel film nous étions allé voir et me trouvait trop jeune : je venais de voir, dans un tout petit cinéma, un film de Fellini. C’était ça, l’époque dans laquelle j’ai grandit : on exportait et importait énormément de films à Hong Kong. C’était un lieu de découvertes de tous les genres de cinéma du monde. C’est à ce moment que je me suis fait la reflexion qu’un film n’était pas conditionné par son genre : avec le film de Fellini, je venais de voir une histoire d’amour mais avec des émotions différentes de celles que j’avais vu auparavant. Tout était une question de point de vue, et l’étranger insufflait ces nouvelles expériences.
T.F : Vous étiez donc marqué par des influences venues de l’étranger, mais qu’en était -il des vedettes hong kongaises ? 
WKW : Bruce Lee était l’exemple de cette époque. Il a apporté un nouveau concept du cinéma hong kongais. Son père faisait déjà quelques films dans lesquels il figurait. Mais ce qui l’a fait grandir, ce sont ses études à Seattle. A partir de là, il s’est fait connaître aux Etats-Unis puis est revenu à Hong Kong en tant que star. Il révolutionnait le genre des films d’arts martiaux, avec une figure d’homme sans peur, avec du charisme, bref, le charme opérait dès qu’on le voyait sur grand écran. Aujourd’hui encore il reste une figure évocatrice de ce mouvement.
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« Hong Kong était un studio vivant, dans un vent de liberté et de création »
T.F : Et pourtant, vous allez produire un cinéma d’auteur, plus personnel, avec une écriture nouvelle par rapport à l’époque.
WKW : Dans les années 70, il y a eu un grand changement à Hong Kong, et dans le monde en général. Nous étions habitués des films formatés pour être des grosses productions, tournées en studio. Puis est arrivée une nouvelle génération de jeunes hong kongais qui partaient faire leurs études de cinéma à l’étranger. Redéfinition des genres, autre rapport au jeu d’acteur, des mises en scènes qui s’approchaient davantage du documentaire : c’était une nouvelle vague. Dans cette époque est né le succès A Better Tomorrow (1986) de John Woo. Dans cette énergie ambiante, mon producteur m’a proposé de faire un film de gangsters. J’étais d’accord, mais plutôt que de raconter la vie de deux héros, j’ai préféré mettre en scène deux anti héros, qui cherchent à percer. Ainsi est né As Tears go by. Hong Kong était un studio vivant, les réalisateurs échangeaient dans les cafés de la ville, dans une atmosphère de liberté et de création. C’est aussi l’époque où Christopher Doyle m’a rejoint et n’est jamais repartit depuis.

As Tears Go By (1988)

T.F : Malgré cette période libératrice, vous souvenez-vous avoir vécu des moments difficiles ?
W.K.W : Pour citer le Général de Gaulle : « L’Histoire est la rencontre entre les événements et la volonté ». Ce qui nous animait était que nous tenions à exprimer notre vision du monde, et nous voulions que ce soit aussi bon que possible. Et puis, il y a eu quelques événements imprévus. Pour The Grand Master, par exemple, nous tournions en Argentine et nous nous sommes rendus compte que nous n’avions plus de pellicule pour finir comme prévu. On a réécrit nos scènes pour tourner en image fixe et finir avec le peu de pellicule qu’il nous restait. C’est ça, le cinéma : il faut toujours repousser ses limites, malgré les contraintes auxquelles on fait face. Et puis, il y a ces anges gardiens qui nous apportent in extremis, bon, avec 4h de retard tout de même, la copie de 2046 [NDLR : film de Wong Kar Wai nominé plusieurs fois] que l’on présentait au Festival de Cannes. Mais, pour ma défense, en Asie on a une perception différente du temps ! [Rires]
T.F : Comment se déroule chez vous le processus de réalisation d’un film ?
W.K.W : Bon, nous connaissons ces trois phases : l’écriture, le tournage et le montage. Pour moi, il n’y a pas d’ordre : j’écris, je tourne, puis j’écris encore, je pense sans arrêt à des choses. Déjà, je déteste la phase d’écriture. C’est le moment le plus long, le plus solitaire. On est seul avec pour seule compagnie des pages blanches. J’aime bien la phase de montage, mais elle est souvent très restrictive dans le temps : quand certains réalisateurs peuvent prendre 6 mois pour monter leur film, je n’ai généralement que 4 semaines ! Le moment que je préfère est le tournage. C’est aussi ce qui nous prend le plus de temps. Et c’est le moment qui est le plus décisif dans l’écriture finale du scénario. Chaque jour, j’écris, dès sept heure du matin, si bien que je peux arriver sur le plateau avec de nouvelles directions pour les acteurs. Ce n’est pas toujours viable mais j’ai eu une chance exceptionnelle de toujours travailler avec des acteurs qui se donnaient, qui me faisaient confiance. Christopher Doyle peut témoigner à ce sujet [NDLR : présent dans le public du théâtre, Thierry Frémaux lui donne la parole.]
Christopher Doyle : Ah, les films de Wong Kar Wai. Je me souviens d’une phrase qu’il me répétait sans cesses : « Is that all you can do, Chris ? » (« C’est tout ce dont tu es capable Chris ? »). Et oui, après trois bières, c’est tout ce dont j’étais capable ! Mais en réalité, ce sont ces mots qui me poussaient à faire mieux. Cet homme vicieux mais génial qu’est Wong Kar Wai m’encourageait et était là pour ses acteurs; et ils lui rendaient bien. C’était étonnant de voir à quel point ils venaient non pas pour eux, pour leur carrière, mais pour le film et son message.
W.K.W : Il y avait une véritable confiance entre tous les collaborateurs lorsqu’un film était tourné. Je leur disais : « Essaye, même si le texte a changé, fais moi confiance« . Puis je les regardais indépendamment du scénario que j’avais écris pour eux. Si bien que parfois ce sont eux qui me faisaient implicitement modifier des textes. Car un acteur évolue, dans son espace, dans son jeu. Ils se laissaient aller à quelque chose de nouveau, d’inattendu. Et de mon côté, je leur donnais ma parole que je les préviendrai s’ils allaient trop loin.
« Quand je prépare un film, j’écris tous les jours. Je peux arriver sur le plateau un matin et annoncer que le texte a changé. Encore. »
T.F : Quel regard portez-vous sur la Chine d’aujourd’hui ? 
W.K.W : La situation en Chine ne fait que s’améliorer au niveau de la culture. Les opportunités se multiplient, de même que les salles de cinéma. La Chine détient aujourd’hui le plus grand nombre d’écrans de cinéma au monde, c’est dire. Il y a également un besoin d’insuffler une énergie nouvelle, pareille aux années 70. J’étais jury d’un festival de cinéma dernièrement, qui promotionnait les premiers films de jeunes réalisateurs. Le festival proposait également des forums, des ateliers, des tables rondes. Toutes ces belles initiatives encouragent les talents de demain. « We have to wait and see ! »
Propos recueillis par Clara Passeron au Théâtre des Célestins, 4 rue Charles Dullin 69002 Lyon
Masterclass réalisée dans le cadre du Festival Lumière 2017