L’Urban Art Festival : des acteurs qui changent les codes du street

Cette 4ème édition de l ‘Urban Art Festival, organisée par l’association Superposition, s’aventure sur le terrain d’une école de théâtre et de danse, au 4 rue Croix Barret. Un espace immense, propice donc à l’expression d’arts multiples : peinture, art mural, musique, projections de films, créateurs de lignes de vêtements, broderie sur papier ou tissus, et quelques ateliers ouverts au public. Tous ces artistes se réunissent autour du même thème : l’art urbain. Il est donc étonnant de voir un public si divers, entre sortie en familles et public averti, nous nous baladons dans cet espace rustique, semblant presque être abandonné de toute forme de vie autre qu’avec ce festival. Puis, cela nous revient. Le festival donne justement le ton d’un événement non-conforme, aux influences culturelles berlinoises. Artistes et public peuvent échanger, et c’est dans ce cadre que nous nous sommes prêtés au jeu d’une interview, avec Marion pour Piment Martin, et Tracy de Sa, rappeuse et amatrice d’une collection de vêtements exposés au Village des Créateurs. Rencontres.

Marion présente sa marque Piment Martin, mélange de vêtement street et du tatouage

Marion, comment t’es-tu retrouvée mêlée à l’aventure de l’Urban Art Festival ? 

Nous avons eu la chance de faire les trois éditions sur les quatre. C’était notre première participation à un Village des créateurs avec ma soeur. (NDLR : toutes deux ont fondé la marque Piment Martin) Ici, on se sent en parfaite adéquation avec le thème des arts urbains, très street. On a eu de bons retours dès notre premier passage alors ça nous a encouragé à recommencer !

Si tu devais nous présenter brièvement ta collection, comment la définirais-tu ?
Je qualifierais notre collection « prêt-à-porter tatouée » dans l’esprit de réinventer le tatouage en le modernisant, d’une manière graphique et libérée. Il s’agit vraiment de démocratiser le tatouage : le porter, mais autrement. Le nom est en référence à nos origines créoles, le piment Martin étant un aliment phare de l’Ile de la Réunion.
Tu t’adresses donc plutôt à ceux qui sont déjà tatoués et l’afficheraient clairement ou ceux qui n’osent pas franchir le pas ?
Un peu les deux. On a eu beaucoup de gens qui aiment le tatouage à qui cela parle vraiment, et à d’autres à qui on propose de porter le tatouage autrement que traditionnellement. Du coup cela brasse un public assez large, mais qui reste plutôt jeune, dans un univers urbain comme le Festival.
Comment ça se passe, de lancer une marque de vêtements ?
Cela se fait en deux étapes. De notre côté, nous nous occupons principalement de l’aspect graphique des vêtements. Nous dessinons tous les modèles, sur papier en première esquisse puis sur ordinateur jusqu’à ce que cela nous plaise à toutes les deux. À partir de là, nous contactons notre fournisseur qui est à la fois notre fournisseur de tee-shirts, et imprimeur-brodeur. On définit ensemble l’emplacement, la taille. Puis il imprime et nous l’envoie ! Cela fait bientôt deux ans que l’on fonctionne comme ça, par micro-collections. Les modèles sont donc rarement réimprimés, ce qui rend le challenge intéressant.
On voit parmi les vêtements que tu exposes un gout pour le tatouage traditionnel, un peu old-school aux couleurs franches, c’est une préférence personnelle pour cet univers là ou pour marquer davantage l’idée que l’on porte le tatouage sur textile ?
On s’éloigne un peu de cet univers sur la nouvelle collection mais c’est vrai qu’à nos débuts nous avions choisi de miser sur le tatouage old shcool des prisonniers et des marins, revisités. Pour quelqu’un qui n’est pas familiarisé avec la tatouage, dès qu’il voit des étoiles nautiques ou des têtes de morts, il associe immédiatement cela au tatouage. C’était plus facile pour nous en débutant avec ce style du tatouage afin que le public assimile notre marque à cet univers. On réintègre aujourd’hui le corps en glanant d’autres petites choses, plus minimalistes, avec des petites jambes ou des mains, et des choses plus festives comme le verre à pied.

L’artiste Tracy De Sa, rappeuse engagée

Peux-tu te présenter et nous dire ce que tu partages avec ce festival d’arts urbains ?
Tracy de Sa : Je m’appelle Tracy, mon nom d’artiste est Tracy de Sa, je suis d’origine indienne née à Goa, ville colonnisée par les portugais. J’ai donc la nationalité portugaise, puis j’ai grandit en Espagne !  J’aime beaucoup l’idée du festival qui est de rendre accessible l’art urbain : ce n’est pas que pour les quartiers ou pour les personnes qui travaillent avec la rue. Il doit être connu et reconnu par tout le monde. C’est une culture qui porte des valeurs et qui peut donner du pouvoir aux gens, aux artistes.
Tes origines multi-culturelles influencent-elles ta musique et tes textes ? 
Totalement, on peut retrouver pleins d’influences différentes, de sonorités qui sortent un peu du cadre Hip-hop habituel. Je mélange aussi différentes langues dans mes textes : espagnol, français, un peu d’anglais.
Explique-moi ton univers musical et comment tu évolues dedans ?
Je fais du rap et je chante dans un groupe de Hip-Hop qui porte mon nom : Tracy de Sa. On fait ce que l’on pourrait appeler du Hip-Hop créatif car on essaye sans cesses d’innover dans le genre, tout en gardant les principes de base et les valeurs comme le « Peace and love » , « l’unité » . On amène des changements des changements de rythme, de flow, pour donner un côté plus vivant  et nous permettre de sortir de la trap et du style plus sombre du Hip-Hop que l’on entend généralement. Avec des mélodies, du chant, cela rend un show assez énergique.
Quand as-tu choisi que la musique serait ton métier ?
Il y a quatre ans environ, je souhaitais vraiment me professionnaliser. J’ai rencontré toute une équipe d’artistes et on a évolué ensemble. Aujourd’hui, on a passé les auditions pour le festival Le Printemps de Bourges (NDLR : Festival de musique pop-rock-indie ayant lieu chaque année courant avril), et on aura la réponse le 1er mars ! On est aussi accompagné par Bizarre!, organisateur d’événements urbains, qui a un programme d’accompagnement et de développement des artistes. Cela nous aide vraiment à pouvoir vivre de notre passion.
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Comment t’es-tu retrouvé à l’Urban Art Festival et pourquoi peut-on te retrouver aux côtés de Charlotte venue présenter sa marque Cadavresky ?
On s’est rencontré sur une scène à la Maison Mère (NDLR : salle de concerts à taille humaine dans le 1er arrondissement de Lyon) en 2015. Sa sœur était mon ingénieur son à cette soirée, et elle m’a présenté Charlotte qui a fondé cette marque. J’ai tout de suite adoré son style, sortant du cadre. On a tout de suite partagé la même énergie dans nos métiers artistiques, cette volonté de faire bouger l’art urbain, d’innover, sortir du côté mainstream. J’ai commencé à porter ses vêtements pour mes shoots, dans mes clips, dans mon fil Instagram.
Est-il donc important de se soutenir entre artistes urbaines dans cette communauté encore connotée masculine ?
C’est hyper important de se soutenir comme cela. Nous sommes encore peu nombreuses dans ce milieu. Tout est toujours plus compliqué pour une femme de percer dans l’urban street. Rien que la manière dont on se socialise est différente. Par exemple, on ne peut pas traîner dehors toute la journée et chanter nos textes dans la rue. Les garçons ont plus de facilité à s’exprimer artistiquement dans la rue, créer leur groupe et leur public. Puis il y a les gens qui nous regardent, étonnés, quand on leur dit qu’on fait de l’art urbain avec des propos comme « Ce n’est pas féminin » .
Qu’est-ce que tu réponds à ce genre de commentaires et stéréotypes ?
Déjà, j’insiste sur le fait que l’art n’a pas de genre. Tout le monde peut s’exprimer à travers l’art, qu’il soit un homme ou une femme. Puis en chacun de nous se trouve une part de féminité et de masculinité, faire une séparation entre « ce qui est pour les femmes » et « ce qui est pour les hommes » n’a, pour moi, pas d’intérêt. Chacun a un point de vue différent sur l’art.
Les vêtements de Charlotte te permettent donc d’afficher ta différence au delà de tes origines et de ta musique ?
Exactement. Avant, je me représentais sur scène avec les vêtements que je portais dans la vie de tous les jours, sans grande originalité, je portais même des choses qui n’allaient pas vraiment ensemble.Il y a deux ans en arrière, les gens me regardaient mais je ne les marquais pas. Charlotte m’a vraiment montré qu’un artiste se doit de sortir de la norme, en étant moi-même. On a beaucoup travaillé dessus jusqu’à ce que je définisse mon style propre. Aujourd’hui j’ai compris énormément de choses, et cela se sent sur le réseau professionnel. Les programmateurs se disent « Tiens, elle, elle a une identité » , « Elle a une image » , « Elle a quelque chose de différent » .
Propos recceuillis à l’espace Le Croiseur, 4 rue Croix Barret, en partenariat avec l’Urban Art Festival les 23, 24 et 25 février 2018
Merci à Marion, Tracy de Sa et Charlotte pour leur disponibilité ainsi qu’à l’association Superposition
© Pour le dire