Rencontre avec Bertrand Mandico pour Les Enfants Sauvages

Betrand Mandico nous dévoile un film à la croisée du conte et du récit d’aventures, où se mêlent poésie et inconfort. Les Garçons Sauvages est l’histoire de 5 jeunes-hommes, violents, violeurs, mentant et jurant sans vergognes, et de leur rencontre avec celui que l’on nomme Le Capitaine. Rencontre. 
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Certains vous connaissent grâce à vos nombreux courts métrages aux styles bien particuliers, entre fantastique et contemplatif. Qu’est ce qui vous a décidé à produire un long-métrage, vingt ans après vos débuts dans la réalisation ?
Bertrand Mandico : Le premier déclenchement est que j’ai pu avoir des subventions pour ce film, contrairement aux précédents que j’avais écrit. J’ai travaillé un certain temps avec un producteur qui n’allait pas vraiment à la pêche aux subventions, me mettant dans une sorte de prison dorée où les questions de financements n’existaient pas. Puis Emmanuel Chaumet, le producteur avec lequel je travaille actuellement, m’a bousculé et m’a aidé à trouver des solutions pour concrétiser ce projet. J’ai également fait des rencontres,comme avec le musicien Pierre Desprats, rencontré à la fin de la post-production des Garçons Sauvages.
Comment s’est fait le choix des actrices sur ce film ?
Concernant Nathalie Richard et Elina Löwensohn, nous avions déjà travaillé ensemble dans d’autres projets. C’était évident pour moi qu’elles apparaissent dans ce premier long-métrage. Vimala, j’ai eu l’occasion de la rencontrer à la Villa Médicis où elle commençait l’écriture de son spectacle. On a tout de suite accroché. Je me suis aussi aperçue qu’elle n’était pas juste la jeune fille qu’on pouvait voir dans les films dans lesquels elle avait tourné et qu’elle avait au contraire une personnalité très riche, complexe, donc je n’ai pas eu de mal à l’imaginer jouer un garçon. On s’est ensuite lancé dans un casting où Vimala a joué le jeu comme les autres candidates.
Et pour celles que vous ne connaissiez pas ?
Nous avons essayé, avec la directrice de casting, de rencontrer énormément de jeunes filles car cette annonce d’un rôle de garçon suscitait étonnement pas mal d’intérêt auprès des actrices. On a donc commencé par montrer mon univers, qu’elle n’y soient pas réfractaires auquel cas il aurait été impossible de travailler sur ce projet. Puis plusieurs étapes se sont succédées : des questionnements sur leur part de masculinité, de féminité, aussi; photographies où j’essayais de les projeter en garçons avec la complicité de la directrice de casting. Puis, je les ai fait jouer trois scènes : une confrontation entre un garçon et sa mère, une dispute entre deux garçons dans la forêt et une troisième scène où le garçon trouverait la tête du Capitaine et se mettrait à jouer avec. Avec une simple perruque à cheveux courts, le choix des 5 actrices s’est très vite dessiné.
Parmi ces cinq garçons sauvages, chacun possède sa personnalité propre. Etait-ce une volonté de faire vivre chacun de ses garçons, malgré l’unité forte du groupe ? 
Il fallait véritablement que chaque garçon puisse s’exprimer au sein du groupe. Cela s’est décidé fait durant la phase de casting, où chaque actrice choisit avait une personnalité, quelque chose qui l’a définissait. Au départ, le groupe devait même se composer de six garçons. J’en ai fusionné deux en court de route car je voulais vraiment que ce soit le caractère, d’abord, qui ressorte. Il y avait pour cela un besoin d’harmonie dans les silhouettes des actrices : je n’avais pas envie qu’on les présente comme « le gros » , « le petit » ou « le maigre » . Il fallait qu’au commencement du film, ils soient tous les mêmes pour qu’au fur et à mesure les caractères se déterminent.
Pourquoi avoir choisit de réaliser un long-métrage en noir et blanc, mises à part quelques scènes filmées en couleur ? 
Le noir et blanc est une approche assez graphique, qui à tendance à durcir les traits. Nous avons essayé pour cela de travailler avec des lumières assez tranchées. Pour moi, cela m’aidait à faire passer la pilule au spectateur. Les lèvres rosées, tous ces petits détails qui pouvaient tromper ont été gommé. On a travaillé surtout les coupes de cheveux et les costumes. Le noir et blanc m’aidait à créer une unité entre les séquences tournées en studio et les séquences tournées en naturel. Donc il servait parfois simplement à des préoccupations d’ordre graphique.

« J’imagine parfois un monde futur où les hommes pourraient devenir des femmes, puis redevenir des hommes, ou choisir de rester dans un entre-deux »

Jusqu’à la fin, le jeu d’actrice est saisissant de vérité dans l’incarnation de garçons violents, abusifs. Comment avez-vous travaillé sur cette double personnalité masculine ? 
Par des petits artifices, les actrices ont pu déjà changer de corps : on plaquait les poitrines, on avait mis des renforts pour les hanches, puis elles portaient des chaussures trop grandes. Je leur ai donné des exemples d’acteurs, de personnages, comme pour Vimala (NDLR : interprète de Jean-Louis, l’un des garçons les plus violents) à qui je disais : « ton personnage est entre Dewaere dans Série Noire (1979) et Delon dans Plein Soleil (1960). » Je leur donnais quelques références mais elles puisaient aussi parmi les garçons qu’elles connaissent, ou bien dans leur part de masculinité.
Pour quelqu’un qui découvrirait votre univers, comment le qualifieriez-vous ? 
Pour ce film, je dirais qu’il s’agit d’un film d’aventure, fantastique, avec une dimension érotique et organique, même si cela fait beaucoup de « ique » ! [Rires].
Parmi les cinq garçons, certains évoluent différemment voire restent bloqués dans le processus de transformation. Comment expliquez-vous cela ?
Ce qui m’intéressait était de montrer des personnages qui n’arrivent pas à avoir une transformation totale. Qui bloquent, que ce blocage soit inconscient ou non. Mais ce qui leur fait du mal, ce n’est pas de ne pas y arriver mais d’être exclu du groupe, car cette notion est vraiment importante tout au long du film. Le groupe est le prétexte à tous les crimes, à laisser libre court à ses pulsions les plus basses, et d’un coup, un personnage est exclu. Cela m’intéressait aussi de montrer que l’on peut rester dans un entre deux, comme l’idée de ne parfois pas être définit comme étant un homme ou comme étant une femme. J’imagine parfois un monde futur où les hommes pourraient devenir des femmes, puis redevenir des hommes, ou choisir de rester dans un entre-deux. Cela serait un idéal pour moi : ne pas être obligé de rester dans un état permanent.
Propos recceuillis lors de l’avant-première presse des Garçons Sauvages, lundi 19 février 2018, au cinéma Le Comoedia
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