Rencontre avec le photographe Tanguy Mendrisse

Tanguy Mendrisse est un photographe parisien au parcours artistique riche. Comédien, artiste de rue et aujourd’hui photographe, il s’essaye à plusieurs disciplines entouré par une bienveillance et une discipline artistique de son père et grand-père, respectivement peintre et sculpteur. Au détour d’une cour silencieuse perdue entre les rues des restaurants et des magasins du quartier de la Bastille, au croisement des 4ème, 11ème et 12ème arrondissements de Paris. « L’oeil de Bastille » est la galerie qu’il a choisit pour y exposer sa toute première série de photographies venues du Maghreb, après un séjour d’une vingtaine de jours dans le contexte sociétal particulier du Ramadan. Rencontre.

Tanguy, Paris est-elle ta ville de cœur ou de naissance ?
Alors je suis né à Paris, dans le 5ème arrondissement et j’y ai vécu de mes 0 à 10 ans. De mes 10 à 15 ans j’habitais près de Versailles pour revenir ensuite dans le 5ème arrondissement, place Monge. Aujourd’hui j’habite à quelques pas de la galerie dans laquelle j’expose, dans la suite de la cour dans un petit appartement de 16m2.

Tu parles de ton père, j’imagine qu’il a eu une influence, artistique, sur ton parcours ?
Mon grand-père a d’abord influencé mon père. Inspiré par ses sculptures, il a alors peint de nombreux tableaux. De mon côté, j’ai arrêté l’école vers 16 ans. Ce n’était pas fait pour moi. J’ai fait du théâtre. Huit années de formation au total, du studio Pygmalion, Le Cours Eva Saint-Paul, festivals en festivals comme au Festival d’Avignon où j’ai joué Huis Clos de Sartre.

Tu y exposes d’ailleurs dans la galerie quelques unes de leurs oeuvres, est-ce aussi une forme de reconnaissance ?
Tout à fait. Mon frère aussi est artiste-peintre et a une galerie à Bordeaux, on est tous liés et on se maintient, tous ensemble. L’art c’est toujours par vagues, tu peux gagner un chiffre hallucinant puis pendant six mois rien. Je pouvais ressentir cela parfois en tant qu’acteur. Avec la photographie je commence aussi à voir que certains jours, beaucoup de gens se pressent dans la galerie, et d’autres où il ne se passe strictement rien. Mon grand-père a aujourd’hui 94 ans, et pouvoir l’exposer le rend fier dans cette forme de passation de l’art.

Pourquoi avoir pris ce virage artistique, entre comédien et photographe ?

Un jour j’ai pris une grosse claque, j’avais envie de devenir maître de ce que je faisais, des directions que je prenais. Toute cette réflexion m’a poussé à devenir indépendant. S’il ne se passait rien, ce n’était alors que de mon ressort, de même si ça ne marchait pas. Ce n’était plus la faute des autres : contrôler son image et définir ses propres enjeux m’allaient mieux.

La photographie faisait alors déjà partie de toi ou l’as-tu découvert sur le tard ?

J’avais un appareil photo depuis 5 ans. Et cela fait environ 6 mois que je m’y suis mis réellement. C’est à ce moment que j’ai choisi d’entreprendre un voyage au Maghreb, pour passer quinze jours a Tarifa suivi de dix jours au Maroc.

Quand tu travaillais dans le réseau du cinéma, avais-tu un rôle dans la photographie ?

Pas spécialement, non. J’avais toujours mon appareil photo sur moi, caché dans un coin, mais je ne contrôlais pas ce qui était fait derrière la caméra.

Cela t’as peut-être alors permis d’aiguiser ton regard ? Dans les poses, les jeux de lumières, les tonalités ?

Je pense oui. Et cela m’a permis d’accéder aussi à des contacts précieux dans les milieux du théâtre et du cinéma, recueillis au cours des huit années de formation. Cela me donne accès à des lieux de dingue pour faire des photos. Il y a encore une semaine j’étais sur le plateau d’Edmond au Palais Royal (NDLR : pièce mise en scène par Alexis Michalik au Théâtre du Palais Royal, Paris 1er) où je photographiais les acteurs pendant leur répétition. C’était un grand moment. Cela m’aurait pris 10 ans en tant qu’acteur pour arriver sur ces planches-là, et cela m’a pris 6 mois en tant que photographe.

© Tanguy Mendrisse

© Tanguy Mendrisse

© Tanguy Mendrisse

© Tanguy Mendrisse

Parle-nous donc de ta première exposition.
J’en suis vraiment fière. Elle est ouverte depuis une quinzaine de jours et j’ai eu de bons retours ce qui est très encourageant ! J’ai fait une promotion centrée sur Paris, en utilisant essentiellement le réseau social Instagram. Je ne suis pas très à l’aise avec l’idée de se « vendre » sur les réseaux ou dans toute autre forme de communication, mais pouvoir vendre ses photographies, son travail, c’est quelque chose de plus sain, je trouve. Et Instagram sert évidemment à la promotion des photographies (NDLR : réseau social basé sur le partage de photographies et le principe des hashtags pour retrouver des photographies par thématiques).

Comment se faire une place de photographe lorsque l’on a longtemps été assimilé dans un parcours artistique comme comédien ?

Instagram m’aide bien justement. Les gens qui me suivent depuis via ce réseau social me découvrent neuf, en tant que photographe. Puis par bouche-à-oreille, aussi. J’en parle à mes proches, qui diffusent à leur tour l’information. Certains amis sont journalistes, photographes, et m’aident aussi à travers leurs réseaux professionnels à me faire connaitre.

Tes photographies représentent des hommes, femmes et enfants, dans un contexte de rue et de dureté. Est-il important pour toi de transmettre ces émotions fortes, et pouvoir y imbriquer un message de société ?

C’est ce que je recherche avant tout dans la photographie : porter un message. Un des photographes qui m’a le plus inspiré s’appelle Sebastião Salgado. C’est un photographe humaniste. Dans les années 50, il est parti suivre des ethnies africaines parties de chez eux pour fuir la guerre ou par expulsion, et durant tout ce périple, il prenait des photographies. Ils étaient 200 000 au départ et lorsqu’ils arrivaient à destination, ils n’étaient plus que 30 000. On peut alors voir des photographies de corps sur la route, de gens qui n’ont plus rien, restant tout de même face à l’adversité. C’est ce qui m’a donné envie de faire de la photo.

Que préfères-tu entre la couleur et le noir et blanc, pour cela ?

Je préfère le noir et blanc. Cela permet un meilleur contraste, et cela fige la photo. Salgado ne fait d’ailleurs que du noir et blanc. Le regard est renforcé, surtout dans les portraits. Il y a une photographie d’une dame que l’on aperçoit à travers le reflet d’une vitre et d’un miroir. Car prendre les femmes en photographies pendant le Ramadan n’est pas chose aisée. Son regard veut dire tellement de choses, et personne ne m’a vu. J’aime pouvoir capter des émotions sans interrompre l’action.

Ce contexte de photographies sous le manteau t’a-t-il déjà posé problème ? A travers des remarques de personnes intriguées, énervées ou souhaitant disposer de leur droit à l’image ?
J’essaye de me protéger en justement ne gênant personne, parfois même en accrochant mon appareil photo à ma ceinture pour faire des tirages à la volée, en tournant légèrement le bassin. Parfois, j’ai eu des réflexion comme : « Pendant le Ramadan, tu n’as pas le droit de prendre les gens en photo ». Dans ce cas, je respecte le droit de la personne. Généralement, on ne me remarque pas.

Quels sont tes futurs projets ?

Partir dans un pays où on me solliciterait moins en tant que touriste, homme blanc européen donc qui possède forcément beaucoup d’argent. Je l’ai ressenti sur le Maroc jusqu’à ce que cela devienne pesant et me motive à partir. Le jour du départ, mon avion décollait à 18h et dès 10h j’étais dans l’aéroport. Pourquoi pas suivre des équipes de photographes à l’étranger, même si de nature, je suis quelqu’un de très solitaire. Parfois, la meilleure façon de voyager et de découvrir un pays est de voyager seul. Je suis toujours à la recherche de nouveaux sujets, de nouveaux styles. Je ne me limite pas à un seul style photo, j’aime toucher à tout, même si c’est la street photographie qui me passionne le plus.

Propos recueillis par Clara Passeron © Pour le dire

Tanguy Mendrisse, photographe

Exposition 12 Place de la Bastille 75011 Paris

L’Oeil de Bastille – galerie d’art