Heures décomptées

On sortait tout juste des études. Un master. C’était chose commune, de nos jours. Dans notre pays. Ce que nos parents avaient planifié pour nous, ce que nous avions tâché d’exécuter. A force d’années et d’habitude, le précieux Graal nous attendait, à chaque fois plus près, à chaque fois plus grand. Le diplôme, le fameux. Et puis après ?

Le plan, c’était de partir. De se dépayser. Pour peu qu’on l’avait expérimenté de stages ou de quelques mois grassement payés en Erasmus, où la bière coule davantage dans les neurones des étudiants affamés de vivre que les lignes de livres d’études dûment assimilés. Des petits cons aisés. Qui ne savaient rien et pensaient tout connaître. Alors ces cons s’éprirent d’histoires du bout du monde, d’aventure. Les sensations, les vraies. La peur, l’inconnu, l’immersion. Le dépaysement, je vous disais.

Alors on s’est mis a échanger nos différents points de vue sur le tiers monde, ou sur ce que l’on considérerai plus tard comme notre monde à nous. Le monde que nous n’aurions quitté pour aucune autre année de fêtes et de d’insouciance.
« – Pourquoi pas l’Amérique  » , a dit Jo. Jo, c’était Jordan. Un nom bien américain pour un habitant de la campagne Ardéchoise. Pléonasme. Pour un habitant d’Ardèche.
Le soleil était bas. La lueur des derniers rayons transperçait le velux du studio de Camille, alors que nous étions assis, par terre, en tailleur ou les jambes longeant le sol. Les pieds de ces dernières, parfaits compagnons de ces lignes droites flegmes, s’agitaient parfois au bruissements de voix et à l’excitation de certains rêves émis bêtement entre deux conversations. Il faisait déjà sombre, la nuit trop vite arrivée. Nous n’avions pas remarqué que l’air avait changé. Que le soleil n’éclairait plus que le vase bleu clair de Camille, posé comme un bibelot rare au milieu d’une table basse emplie de bières à moitié vides.
« Et si on achetait un van. On serait libre. On a pas besoin de beaucoup d’argent, je dois avoir peut-être deux milles cinq cent euros placés de ça et de là. À nous quatre on partirait avec une avance non négligeable.  »
Puis ces phrases s’envolaient à nouveau dans l’air suffocant du studio. On voulait partir, mais pour y trouver quoi ? Une nouvelle dynamique, de grandes inspirations ? C’était un peu facile, on est jeune. On a de quoi respirer, encore. De quoi attendre encore quelques années avant de sentir les murs de nos bureaux se resserrés et l’atmosphère peser son lot de kilos des années. Un peu comme les nôtres, entassés à force de restaurants de couple, d’anniversaire, de flemme de se faire à manger. Les restaurants, c’est vraiment un combat de personnes âgées. Et cet âge arriverait bien plus tôt que nous l’aurions cru. Mais pour l’instant, on établissait un plan solide, aussi vieux que le monde et sans une ride : partir.

– Et toi, tu penses que l’idée du van est bonne ? Ou plutôt partir en sac à dos et voir une fois arrivés sur place ?

Aux regards tournés vers moi, je su que cette question m’étais adressée. Le vent de questions s’était arrêté net.

– Je… Je ne sais pas. Ce serait pour partir où, déjà ?

Leurs yeux formèrent des lunes en guise de sourire, et d’amusement. Camille repris :

– Bah c’est ça l’idée. On ne sait pas encore. Emilie a proposé l’Asie.

L’Asie c’était bien. Très bien, même. Vert, grand, encore peu marqué par l’occident. Enfin, ça dépendant des régions. Mais globalement, on avait de quoi se dépayser. Alors c’était un lot gagnant. On partirai, en grands gaillards, affronter les rythmes effrénés de la circulation indonésienne, poser nos corps indolents sur les plages blanches de Thailande, écarquiller grands les yeux face à l’immensité des temples d’Angkor. Reculer, simplement, le moment des angoisses et des restaurants.