Marche ou crève – L’interview avec la réalisatrice et l’actrice Diane Rouxel

Elisa est une jeune fille fougueuse, vivant dans la Drôme entre montagnes et vallées vertes. Elle vit avec son père, un amoureux des montagnes, et sa soeur aînée, Manon, handicapée mentale. Lorsque sa mère quitte le foyer familial, au milieu de l’été, Elisa doit alors s’occuper de sa soeur, alors qu’elle se prépare à partir faire ses études à Montpellier. Elle compose ses journées entre Manon, son travail saisonnier dans les vendanges, ses amitiés et ses amours. Mais très vite, le handicap prend une place importante dans sa vie de jeune femme. Trop importante. Rencontre avec la réalisatrice qui signe son premier film, qu’elle dédie à sa soeur handicapée, et l’actrice incarnant Elisa que l’on a vu cette année dans Les garçons sauvages et The smell of us, Diane Rouxel.

Le paysage dans lequel se déroule le film était-il en écho avec votre propre histoire ou servait-il d’outil scénaristique ?
Margaux Bonhomme : Je voulais que le décor soit toujours au-dessus d’eux, que les montagnes dominent les personnages. C’était pour moi très utile et symbolique : la montagne, insurmontable, comme allégorie à l’handicap insurmontable. Cela m’a permis aussi due caractériser la personnalité du père, un ancien alpiniste qui a une volonté de transmettre à sa fille cadette l’envie de dépasser ses limites, d’aller plus haut, toujours plus haut. Cela servait aussi le personnage d’Elisa, qui apprend à devenir adulte, au début elle se casse la figure sur les roches, puis elle apprend pour arriver petit à petit en haut de la falaise.

À quel moment Diane est-elle arrivée sur le projet ?
Margaux Bonhomme : Très tôt. J’ai connu Diane à travers le film La tête haute d’Emmanuelle Bercot et j’ai eu un coup de coeur. J’avais trouvé Elisa, c’était une évidence pour moi. Et je fus d’autant plus heureuse lorsqu’après la lecture du scénario, Diane m’a dit que cela lui plaisait, elle a été un soutien et une partenaire sur ces deux années d’écriture du film.

Diane, qu’est-ce que cela vous fait d’avoir un scénario écrit en parti pour soi ?
Diane Rouxel : C’est agréable, flatteur, et le fait de se voir beaucoup pendant deux ans faisait qu’on répétait et jouait les scènes avant même de commencer à les tourner. Je voyais ce que je sentais, ce que je sentais moins, on adaptait. C’était chouette de pouvoir suivre toutes ces étapes avant le tournage.

Les acteurs avaient donc une grande liberté dans l’écriture du film ?
Margaux Bonhomme : ce qui m’intéressait, pour ce premier film, était de pouvoir échanger avec les acteurs. En leur laissant une très grande liberté, ils apportaient eux-mêmes quelque chose au personnage.
Diane Rouxel : Avant la semaine du tournage, on s’est vu une semaine entière pour repasser toutes les séquences du film et faire à nouveau des changements. On les a refait en improvisation tout en intégrant les enjeux de la scène. Pendant cinq minutes, dix minutes, on trouvait des petites choses à apporter à la scène.

On sent tout au long du film une menace qui rode, permanente, autour des personnages, notamment autour d’Elisa : quand elle prend le scooter et vadrouille entre les montagnes sinueuses, qu’elle grimpe sans attaches, était-ce un effet voulu ?

Margaux Bonhomme : Oui, je voulais installer cela sciemment dans la trame de l’histoire, sans trop savoir pourquoi. J’ai fini par le comprendre, au montage. Ces situations où le drame est présent sert à retranscrire cette urgence, cette inquiétude, que l’on a quand on côtoie la maladie au quotidien. Comme un danger permanent. Les personnages sont toujours à l’affut de voir des signes de Manon, de joie, de tristesse, comme un coup de vent permanent.
Diane Rouxel : Je le vois aussi comme une manière de se sentir vivant quand on se met en danger, car la soeur d’Elisa occupe tout l’espace et toute l’attention. Cette idée de se faire peur à soi même pour supporter la colère.

Pourquoi choisir ce titre, très fort, qui donne l’idée que si nous ne surmontons pas certaines épreuves, se sont elles qui nous rattrapent ?
Margaux Bonhomme : Je voulais interpeller le spectateur en décrivant le contexte dans lequel les personnages évoluent. Pour moi, la scène qui retranscrit le mieux ce titre est celle de la baignade, où Manon perd pied et Elisa la regarde, avant de s’empresser de la sauver. C’est une scène très forte, physiquement d’abord, car les deux soeurs s’emportent mutuellement au fond de l’eau, et psychologiquement, car elle peint plusieurs émotions à la fois.
Diane Rouxel : Le titre international (NDLR : Head above water, la tête hors de l’eau en Anglais), sonne presque trop bien ! (rires)

Dans La tête haute, que Margaux Bonhomme cite plus haut, vous étiez parfois dans une impasse, dont on retrouve des échos dans le personnage d’Elisa. Cette pénibilité des sentiments et cette injustice permanente. Avez-vous retrouvez des émotions ou avez-vous fait peau neuve pour ce nouveau projet ?
Diane Rouxel : Je compose toujours différemment mes personnages. C’était une autre impasse, une autre façon d’appréhender les choses. Je me mets dans les personnages et essaye de les rendre unique, sans palettes d’émotions à piocher dans un tiroir. Chaque film, chaque rôle, est un nouvel enjeu.


Interview réalisée par Clara Passeron au cinéma Le Comoedia, 13 Avenue Bertholot, Lyon 69007

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