Janvier Blanc

Je viens souvent chez toi. Le vent des grandes avenues se cogne assez bruyamment sur les murs des immeubles de ta petite rue. On se sent comme isolé, protégé par ces hauts bâtiments qui couvrent presque d’une ombre douce les fenêtres de l’immeuble d’en face. Et là, une porte. Ancienne, aux fers noircis par le temps. Entre verre et fer. Une allée bien gardée. Hors du temps. Ton nom est l’un des plus anciens sur la liste de l’interphone. On peut le voir aux caractères en pattes de mouches, posés sur une fine couche de papier jaunie par les écarts du temps. À croire que même les bouts de papiers subissent l’outrage des années. Ton nom est là depuis quarante ans. Il a vu passer de nombreux semblables. Peut-être même des homonymes, d’autres noms plaisants à la diction, ou des noms plus amusants. Fier, sûrement, d’être le premier arrivé. Et heureux, probablement, d’accueillir les derniers nés. Comme tu l’étais de rencontrer ces nouvelles têtes. De nouvelles histoires à raconter sur le pallier. Des gens du midi, de l’Est ou de tes terres, en Italie. Ces personnes de trente ans, en famille, de soixante ans, en début de retraite, et des amis, comme toi, dont on ne dit plus l’âge. Tu nous ouvres alors la porte lourde et calfeutrée de ce qui fait ton terrier, et on rentre dans cet espace, d’abord sombre puis lumineux. Un nid tapissé de fresques d’antan. Qu’il était drôle, chez toi, d’être coupé du présent.

Tu demandais toujours, à peine arrivé : thé, ou bien café ? Alors de l’un et souvent de l’autre tu t’empressais de préparer. Nous attendrions dans le salon. Il était doux, comme ton entrée. Les tapis se frôlaient pour cacher le plancher, et créaient des passages pour accéder à chaque pièce de ton appartement. Tu arrivais alors en trombe et posais tes genoux fragiles sur un tapis assez épais pour accueillir ton petit corps et ta grande théière. Alors l’après-midi pouvait commencer. Elle ne durerait que quelques heures. Trois quand tu étais fatiguée, quatre si le temps se prêtait à une promenade de fin de journée. Mais ces derniers temps, tu ne sortais plus. Tu feignais un manque de temps, ou même un imprévu. Tu ne voulais pas qu’on remarque qu’il t’était plus difficile de marcher. Plus facile de fuir que de te résoudre à voir tes années en face. 94 ans, on est censé s’user. 94, ça faisait un paquet de raisons. D’arrêter les ballades. D’arrêter de suivre, aussi, les indications. « Peut-être serait-il mieux de vous aider d’une canne » . Et ressembler à tous ces vieux ? Autant rendre les armes. « Préservez-vous, Madame, demandez à quelqu’un d’autre que vous de se rendre au marché » . Le marché est sur la place, tu n’allais quand même pas manquer à cette activité ? Frôler les étales, discuter avec tous ces gens. Ils font la pluie et le beau temps et colorent de discussions les murs de ta maison.

Comme ça, tu voyageais un peu, le temps de quelques poires et de légumes de saison. Continuer à être la doyenne des passants : c’était ton plaisir simple mais c’était aussi ta force. Celle qui te portait toujours. Celle que tu sur-estimais, parfois. 95 ans cognait presque à ta porte. Tu aurais attendue, patiemment. Comme à ton habitude, tu aurais ouvert gaiement cette porte trop lourde pour toi. Vous êtes le 95 ? Entrez, je vous attendais. Thé ou café ?
Mais il n’arrivera pas. Tu ne seras pas là, tu ne seras pas non plus au marché. Tu seras ailleurs, mais impossible de te trouver. Tu seras celle que l’on compte désormais aux absents. Sans que tu ne sois un cancre. Ou bien un petit, qui aura décidé d’avancer. Malgré la maladie, malgré ce qui lui était conseillé. Tu voulais partir à ton image, et tu auras admirablement réussi. Modeste et fière, généreuse et calme. Tu étais là et tu ne l’es plus. C’est aussi simple que ça. Aussi inattendu qu’une actrice que l’on croyait éternelle, qu’un chanteur qui nous a tous ému. Tu as traversé deux guerres, le cancer et de nombreux adieux. Tu aurais pu traverser une dernière fois ce pont, qui nous séparait toutes les deux. Te rendre chez ton ami, le fleuriste de Lyon 2, aussi chargé d’histoires que l’était ton allée. Le dernier à la passer aura eu ton dernier thé.


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