Interview de Felix Moati et Vincent Lacoste pour Deux Fils

Félix Moati s’émancipe de la casquette de l’acteur pour proposer son premier long-métrage. Trois hommes qui tentent de le devenir; deux frères, un père, et des fonctions qui s’effritent. Alors que le plus jeune, Ivan, développe un sentiment mystérieux pour la religion, son grand-frère, Joachim, tente encore d’essuyer les maux de sa rupture amoureuse. Le père s’oublie dans l’écriture d’un nouveau roman et quitte pour cela sa blouse de médecin. Mais ce lien de sang qu’ils tentent parfois de rejeter les rattrapent et les met face à leur amour. Et quand on aime, on ne juge pas.
Trois rôles, donc. Mais pas ceux que l’on imaginerait de prime abord. Invités au cinéma Le Comoedia, à Lyon 7e arrondissement, Felix Moati et Vincent Lacoste nous parlent de Deux fils. Rencontre.

Le film aborde la paternité et parfois ses difficultés rencontrées, quels sont les messages que vous vouliez d’abord transmettre dans ce premier film ?
Félix Moati : ce film interroge les fonctions, que ce soient celles de père, de frère ou de fils. Et si, finalement, nous occupons une fonction qu’à travers le regard de l’autre. On a aussi l’exemple du déserteur, Joachim (NDLR : le personnage du grand-frère incarné par Vincent Lacoste) lui, a décidé d’abandonner toutes ces fonctions : celle de l’amoureux, du fils prodige, du grand-frère admiré. Chacun va réapprendre à occuper sa fonction au fur et à mesure grâce au coup de pied dans la fourmilière que va donner le petit Ivan, interprété par Mathieu Capella.

L’acteur Vincent Lacoste et le réalisateur et acteur Félix Moati


On peut lire à la fin du visionnage que vous vous entouré de votre famille pour ce projet, votre frère en tant que photographe plateau et votre père qui apparaît dans les soutiens. Et puis Vincent Lacoste, avec qui vous signez un parcours cinématographique riche. Etes-ce une volonté, un besoin, d’avoir sa famille de sang et de cinéma sur ce projet ?
Félix Moati : C’est précisément pour cela que je fais des films : j’aime le fait que ce soit une fabrication collective. J’ai développé assez jeune une forme de rejet de la solitude, alors que c’est quelque chose que j’admire chez les autres. J’ai eu la chance de rencontrer très tôt Vincent, Antoine de Barry, Anais Demoustier…Le cinéma est un métier de rencontres, et de rencontres on s’en fait parfois des amis. C’est aussi pour cela que je les ai amené sur ce projet.

« Quand j’ai rencontré Vincent, j’ai su que j’écrirai un film pour lui » Félix Moati


Était-il évident pour vous que vous ne joueriez pas dans le film ?
Félix Moati : J’ai écrit le scénario tout simplement pour Vincent. Il y a des phrases, des mots, que lui seul pouvait dire. S’il avait par exemple refusé, je ne me serai pas pour autant attribué le rôle. Je n’avais aucune envie de me filmer, peut-être que cela viendra.

Comment avez-vous eu l’idée de réunir Vincent Lacoste, Benoît Poelvoorde et Mathieu Capella ?
Félix Moati : Ils ont en commun une sorte de nonchalance concernée. Un truc inexplicable qui leur permet d’incarner totalement le personnage tout en étant un poil à côté. Cela donne des rôles jamais trop sérieux ni trop graves. On retrouve cette malice dans le regard chez des acteurs que j’aime comme Bill Murray ou Mastroianni. Pour trouver le comédien qui incarnerait le père fictif de Vincent, cela a été une longue discussion… Puis Benoît Poelvoorde est tombé d’un commun accord.

Dans les notes de fin de film, on tombe sur Woody Allen. On sent le plaisir que vous avez de filmer le décor, l’environnement dans lequel èrent vos personnages.
Félix Moati : En tant que spectateur, je suis très touché par les cinéastes qui filment leur environnement. J’aime bien comment les Frères Larrieu filment les Pyrénées, comment Delpech filme Roubaix ou comment Scorsese ou Woody Allen filment New-York. J’ai l’impression que c’est un pacte tacite qu’ils forment avec le spectateur. Comme une promesse de ne pas nous mentir. À Paris, j’ai toute une mémoire affective, on y traîne beaucoup entre potes. Je souhaitais filmer cette attache, ce lien, comme un pacte d’honnêteté.

Y-t-il un parallèle entre la foi religieuse dans laquelle se plonge Ivan avec la foi que l’on peut parfois manquer en tant que personnes, dans une carrière artistique particulièrement ?
Vincent Lacoste : Oui je pense. Totalement, même. On parle uniquement de la foi religieuse car c’est à la mode mais personnellement je n’ai jamais eu foi en une quelconque religion. Par contre j’ai foi en l’amitié, en l’amour, en la famille, dans le cinéma. C’est ce qui fait que je considère avoir la foi alors que je ne l’ai pas sur un plan religieux. Je préfère aussi avoir foi en la vie, même si être croyant me faciliterai les choses.
Félix Moati : Comme Vincent, je suis un peu un athée qui regrette de l’être. Puis notre génération est mal barrée politiquement, on ne sait plus où se projeter et avec qui le faire. Vincent incarne de manière une vraie foi envers le métier du cinéma, car très tôt il a fait des choix marquants pour une jeune carrière. Et cela est doublement fort d’avoir une telle foi dans un métier si incertain.

« Si je devais réaliser un film, je n’aurais envie que de jouer ! » Vincent Lacoste


Cela vous a-t-il donné envie à vous aussi, Vincent, de passer du côté de la réalisation ?
Vincent Lacoste : Je ne pense pas que ce soit un passage obligé. De nombreux acteurs s’essayent souvent à la réalisation alors qu’ils sont très bons dans ce qu’ils font et que leur film, lui, ne l’est pas. J’aime être acteur car on est dépendant du désir de l’autre, c’est assez réjouissant. Je m’épanouis énormément à jouer et si je réalisais j’aurais juste envie de jouer, et uniquement jouer [Rires].


Propos reccueillis au Comoedia, le 30 janvier 2019

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