Le Joker, de Todd Phillips

Un pincement dans le regard. Un rire hystérique. Une maladie déclarée. Une folie insidieuse. Le Joker de Todd Phillips est une invitation à la révolte. Mais toute révolte doit son origine à un phénomène ou à une icône. Et Arthur en devient une, malgré lui.

La naissance du Joker

Arthur Fleck vit à Gotham City, une ville sale, maussade, violente à toute épreuve. Ici, c’est un peu la loi du sauve qui peut. Chacun tente de mener sa vie en s’évitant des contrariétés, des ennemis comme des amis. Arthur est donc confronté à la violence du mépris, de l’indifférence et de l’individualisme au quotidien. Il souffre d’une maladie chronique qui lui déclenche des rires nerveux à la suite d’un traumatisme évident de son enfance. N’en connaissant pas la nature, il tente chaque jour de survivre un peu plus à ce que la vie lui offre. il se déguise en clown dans les rues de Gotham pour accrocher le regard des passants et faire rire les enfants. Mais seuls les vauriens lui prête de l’attention, et il reçoit tantôt des coups tantôt des menaces. Il s’accroche alors à un rêve, comme une fenêtre d’espoir dans la noirceur de Gotham : devenir comédien. Mieux, faire rire. Détourner cette maladie au profit d’un jeu d’acteur, retourner la veste de la vie. Mais s’il avait réussi, ce ne serait pas le Joker que nous connaissons tous, n’est-ce pas ?

Joker critique cinéma pour le dire

Todd Phillips créé donc l’origine du monstre. À l’instar d’un Hannibal où la criminalité mûrit et se complait dans la nuisance, Arthur Fleck semble être la victime poussée au crime. À chaque scène, le réalisateur pousse un peu plus loin l’horreur : des découvertes aussi poignantes pour le héros du film que pour le spectateur. Il lie l’ambiance sonore à l’image en créant, par une BO captivante, une ascendance de la noirceur. « Put On A Happy Face » , de Tony Bennett, ajoute des pointes d’humour noir et d’ironie dans ce décor qui donne tout sauf envie d’être heureux.

Le Joker, victime, anti-héros ou psychopathe ?

Ce traitement radical dans l’autopsie du Joker ouvre le champs des possibles, ce qui rend ce film si discutable. Un malade, dont on arrête les traitements fautes de moyens, dont on se moque, que l’on bat et à qui l’on ment, peut-il s’en sortir indemne ? Doit-il, alors, faire justice lui-même ? Arthur est humilié et s’envenime jusqu’à exploser. Les crimes sont donc permis, et il devient le héros mystérieux de toute une population d’opprimés. Ce scénario se veut donc provoquant, et c’est pour cause : il résonne avec l’actuel dans le combat mené depuis plus d’un an des infortunés contre le gouvernement. Oui, le Joker serait presque le symbole des Gilets Jaunes. Mais la morale, dans tout cela ? Car si la mise en scène est forte, prenante jusqu’aux tripes et bien rythmée, il en résulte a posteriori une interrogation : cela n’était-il pas un poil manichéen ? Car Todd Phillips ne remet jamais en cause les actes d’Arthur, pas même les plus horribles. “Ils l’avaient bien mérités” semble-t-il nous dire entre les lignes. On en reviendrait alors presque au débat sur la peine de mort : le plus horrible des humains doit-il mourir pour autant ? Qui a le droit d’ôter la vie : l’opprimé, le juge, Dieu, si tant est qu’il existe ? Le doute est donc permis.

En résulte tout de même une constante inébranlable : le jeu de l’acteur principal Joaquin Phoenix. Ce comédien multi-visages semble se métamorphoser à chacun de ses rôles. Her, The Lobster, Les Frères Sisters… À chaque film, il semble se débarrasser de sa peau d’avant telle la mue d’un serpent. Il apparaît neuf, comme s’il avait été moulé juste pour ce film. Tout comme Heath Ledger dans The Dark Knight Rises, on n’imaginait pas meilleure incarnation de cette folie ascendante et de plus en plus obscure. Difficile de passer à côté de ce chef-d’oeuvre, et d’en rester indemne. Courez-y.


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