Liaison blanche

On prend des livres comme on attrape en route des personnes, sur un lieu de passage. L’étranger parait austère ou bien immédiatement sympathique. Puis attachant si affinités. Comme le début d’une amitié, la complicité naît d’un regard. L’ivresse des premiers instants est au rendez-vous. Au fil des pages, c’est comme des bribes de nos vies qui s’échangent. Chacun dévoile des pans intimes de sa personne, de nos recoins de lits à nos rituels, des lignes fraîchement encrées aux pages jamais dévoilées.On lève un à un les mystères, mais on ne saisit jamais tout au premier instant. Il faut du temps, pour aimer un livre. Comme une personne. Il faut de la patience et s’ennuyer des fois. Penser à lui quand il n’est pas là. Se dire, qu’après tous ces jours partagés, on a hâte de le retrouver. Dans le lit comme à la mer. Dans le bain comme dans un RER. Tous ces chapitres encore à lire. Tous ces moments à écrire.

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Mila est accrochée à ses pages comme on tient un trésor. Le bruit suffocant des gens de passage soufflait sur ses oreilles sans traverser ses tympans. Comme un vacarme sourd, que l’on entendrait au loin. Ces sons feutrés, masqués par les arbres de cette forêt humaine. Comme une soirée qui résonnerait d’un quartier voisin. Il suffirait d’une autre distraction pour l’oublier. Il est 8h16, à Nantes, et Mila s’échappe encore quelques instants. Elle sait qu’à 9h pétantes, elle se muera en ouvrière, une jeune femme du combat. Elle devra oublier ces mots, tout cet univers. Tout ce qui, au fond de son grand sac, reposera. Car son livre est une porte qu’elle se plaît à ouvrir quand elle veut échapper au monde. Il n’est pas triste, en somme, il est même plus malléable que ces pages figées, déjà écrites pour d’autres et que d’autres encore liront après elle. Elles ne changeront jamais, même dans 20 ans. Mila, si. Elle changera mais ces instants, eux, ne bougeront pas d’un cil. Ce moment de transition entre son appartement et son travail. De toutes les minutes de sa journée, ce sont ses préférées. Une pleine découverte, un repos de l’âme. Si fragile, et partagé. Léane est dans ce même métro. Elle a son casque gris métallique sur les oreilles. Ce matin, elle n’a pas pris son livre. Et puis, il faisait froid. Alors le casque, se dit-elle, la protégera aussi du vent. Il y a des jours, comme celui-là, où elle préfère se réveiller tranquillement. Plutôt que des lignes, elle s’accompagne de ses groupes fétiches : The Smiths, Joy Division ou encore New Order sont de ceux qui ne la laisseront jamais sans émotions. Qui ne la lasseront jamais, tout simplement. Peu importe l’heure, peu importe la saison, la musique adoucit ses peines et décuple son excitation. Alors, en ce matin grisonnant, elle pressentait qu’il serait bon d’être enveloppée de quelques titres, tel un manteau réconfortant. Elle n’a que quelques mélodies à choisir, tout comme Mila n’a que quelques pages à lire, avant d’arriver toutes deux à leur arrêt respectif. Il faut être efficace. Se concentrer. Relire, parfois. Ou réécouter. Des plaisirs coupables qu’aucun passant ne perçoit. En chacune d’elle se produit une synergie impalpable, une exaltation timide. Mila, Léane, des personnes qui défilent comme des histoires. Existent-elles vraiment, ou juste dans ma mémoire ? Elles sont vous, elles sont là. Reste simplement à poursuivre leur histoire.

© Pour le dire