Ma vie avec John F. Donovan, de Xavier Dolan

Prague, 2017. En jeune auteur ambitieux, Rupert Turner rencontre Audrey Newhouse, journaliste du Times. Pensant d’emblée qu’il s’agira d’un article cliché d’un artiste précoce réalisant un premier roman à succès, la journaliste ne prête pas réellement oreille attentive à son histoire. Et cette histoire, celle de son roman, c’est celle de sa vie. Rupert Turner a entretenu une correspondance durant près de cinq ans avec son idole, John F. Donovan, brutalement achevée par son décès. Alors, ce qui devait être une rapide interview entre deux vols se transforme en retour glacial dans le temps. En 2006. Là où tout à commencé pour l’un et où la fin tendait ses bras pour l’autre.

En regardant Ma vie avec John F. Donovan, avec la scène du repas de famille particulièrement, nous sentons les fantômes de son dernier film, Juste la fin du Monde, sorti en 2016. Apparaissent alors des héros sur la scène publique et des âmes détruites dans les sphères privées et intimes. Gaspard Ulliel interprétait un auteur à succès venu dire à sa famille qu’il allait bientôt mourir, Kit Harigton, l’interprète de John F. Donovan, souhaite lui recueillir auprès des siens un second souffle. Et c’est le même enfermement, cette impasse décrite par la mise en scène minutieuse de Xavier Dolan, Ces gros plans, ces lumières rouges étouffantes, cette impression de chaud de fin de journée d’été où la lourdeur de l’air ambiant pèse sur toute la salle à manger. Une suffocation telle qu’elle ressert son emprise un peu plus chaque jour autour du coup de John Donovan. Tandis que, parallèlement, le jeune Rupert Turner lui écrit. De sa plume de collégien précoce, il lui écrit une première lettre. Puis une autre, à sa réponse. Et une autre, pendant cinq ans. Ces lettres, ce sont des petites lumières dans sa vie d’enfant précoce, malmené par ses camarades et estimé de sa mère et de sa professeur de français. Alors, nous nous demandons ce qui lie ces deux personnages. La solitude, probablement, mais surtout leur différence. Car la question de la différence martèle le film par des sujets sensiblement amenés : la légitimité, la précocité, l’homosexualité… Tant de nuances et de parallélismes qui donnent à ce dernier film de nombreux plateaux sur lesquels danser.

John F Donovan, interprété par Kit Harigton

Difficile, donc, d’avoir un avis arrêté sur Ma vie avec John F. Donovan, tant le cheminement de ces deux heures parait tantôt facile, tantôt sublime. On ne peut que saluer la photographie et les plans finement étudiés au service de l’histoire et des enjeux du film. Mais force est de constater que Xavier Dolan prend parfois des virages qu’on lui connaissait peu avec Laurence Anyway ou Mommy. Quelques discours tire-larmes et scènes au ralenti convenues peinent le scénario à réellement décoller.

Mais Dolan est un réalisateur habile : là où il sait jouer ses cartes est dans la force de ses seconds personnages, même les muets. La tante à table, qui par des regards comprend le mal être de John. Son frère, aussi, dont on sent la complicité pudique. Et puis les mères, grand sujet du réalisateur. Celle de John (Susan Sarandon), malmenée par l’alcool mais amoureuse éperdue de son fils. Celle de Rupert (Nathalie Portman), qui retient sa frustration de femme et d’actrice heurtée par la vie pour élever ce fils prodigue, dont elle sent l’exception. Dolan sait distiller de la beauté dans chacun sans qu’ils ne prennent trop de place. Concernant le choix des acteurs principaux, c’est de nouveau une division. Jacob Tremblay, en jeune premier et enfant éveillé, ne touche pas. Pire, il énerve. Dans son jeu, dans ses mimiques, on retrouve la même sensation dérangeante d’un gamin sur-précoce que l’on rencontrait dans Room (2015), avec une envie mordante de le houspiller sévèrement. Tandis que le choix de Kit Harigton parait limpide : son rôle est fin, son homosexualité et sa dépression tacites mais marquées. On en oublie même son rôle dans la série à succès Game of Thrones. Pari d’autant plus réussi que ces deux personnages portent le même prénom. Ici, il apparaît en acteur vierge, sublimé par la caméra, et au jeu confirmé. Très bon point et sans doute l’un des élément qui fait pencher la balance vers le « oui« . Å voir, donc.


Ma vie avec John F. Donovan, de Xavier Dolan, sorti en salles le 13 mars 2019
® Pour le dire