Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Marianne est une peintre française, saluée pour son talent de portraitiste mais surtout reconnue comme la digne héritière du talent de son père. Elle est appelée à rejoindre une nouvelle maison, avec un projet particulier : peindre un sujet sans que celui-ci ne pose pour elle. Elle se fera passer pour une dame de compagnie. Marianne rencontre alors Héloïse, promise à un mariage en Italie dont elle ne veut rien entendre. L’aboutissement de ce tableau sonnera donc le départ pour un destin de résignée d’Héloïse.

Portrait de la jeune fille en feu : entre regards et désirs silencieux

Entre les deux femmes se jouent d’abord un jeu de regard. L’une veut retenir les traits de sa muse, l’autre veut déceler ce qui l’amène ici. Et ces regards creusent un silence où les secrets, à petits pas, se glissent. La réalisatrice Céline Sciamma sait filmer ces silences. Déjà dans La Naissance des pieuvres (2007), elle comptait le début du désir adolescent, quand on ose pas où qu’on ne veut pas mettre de mots sur un sentiment. Que l’on préfère le mutisme à le peur de l’abandon. Dans Portrait de la jeune fille en feu, la romance est plus complexe. Avant tout, l’époque post-Révolution française nous projette dans un monde de mœurs bien particulières. Les femmes sont habituées à la discrétion, au choix des mots qui ne laissent transparaître ni inconstance ni faiblesse. Alors qu’y a-t-il de plus vrai qu’un regard, un geste ? Si ces femmes mettent du temps à dévoiler leurs émotions, c’est au service d’une ambiance feutrée qui ravit son spectateur. Le film créé une ambiance apaisée, où les décors sont baignés d’une lumière de cheminée. Le son est d’ailleurs au centre de certaines scènes : crépitements des flammes, coups de pinceaux, couverts métalliques contre la poêle. Chaque outil, chaque respiration prend place et meurt aussitôt. Nous avons un sentiment de vacances d’été, où l’ennui n’est pas un ennemi. Le silence des campagnes est un autre silence que celui des villes : il permet la réflexion, l’écoute. Et il en va de même pour les visages choisis pas Céline Sciamma : Marianne (Noémie Merlant), Héloise (Adèle Haenel), la jeune hôte (Luàna Bajrami) ou encore la mère d’Héloise (Valeria Golino) sont des femmes aux visages irréguliers, hors des normes. Ils sont à l’image des paysages du film : bruts, sans fioritures. Et par ces grains d’imperfection nait la beauté.

Portrait de la jeune fille en feu pour le dire critique

Le jeu des opposés

Portrait de la jeune fille en feu s’accroche à de nombreuses oppositions, métaphoriques ou littéraires. Le spectateur comprend assez vite dans l’intrigue que leur amour est insaisissable. À l’image des dialogues ou même du titre de l’oeuvre, il est incandescent, énigmatique et libertaire. Plusieurs métaphores soulignent ces aspects. D’abord, les flammes, présentes à de nombreuses reprises dans le film : celle de la chandelle qui éclaire la peinture d’Héloïse, réalisée par un autre peintre, comme un premier regard de Marianne sur la jeune femme. Puis, celle qui éclaire les traits de Marianne sur le papier. celle de sa robe, qui ne semblent pas la perturber car elle aime un instant sentir ce feu sur elle. Puis, son opposé dans la nature, les vagues. Le paysage breton dans lequel le film prend place est souvent virulent, avec une mer agitée, du vent et de la pluie. La première scène montre d’ailleurs le personnage de Marianne qui saute dans la mer pour rattraper ses toiles, tombées du canot. Elles sont présentes comme pour nous dire que cette flamme ne pourra vivre éternellement. Comme le tic tac oppressant du compte à rebours du retour de la mère, sonnant le départ d’Héloïse pour Milan, la mer encercle le destin des deux femmes. À ce paysage de conflits s’ajoutent ceux des dialogues, opposant souvent deux styles de vie. Heloise répond à Marianne, quand cette dernière lui confie qu’elle n’arrive pas à la faire sourire dans son portrait. que « La colère gagne toujours » . Elle ajoutera plus tard pendant la lecture du conte mythologique – habilement choisi – d’Orphée et Eurydice, qu’Orphée a fait le choix du poète et non de l’amoureux. Pour elle, Orphée choisit le souvenir de son amour plutôt qu’Eurydice auprès de lui. Héloïse exprimera à nouveau son indépendance et son amour libre en disant à Marianne « Maintenant que vous me possédez un peu, vous m’en voulez » . Les dialogues parsèment donc des indices et creusent un fossé latent malgré la fougue grandissante.

Portrait de la jeune fille en feu
Adèle Haenel (Héloïse)

Un portrait historique et pictural

Le film de Céline Sciamma ne se restreint pas à une romance d’époque entre deux femmes. Ce long-métrage raconte des faits historiques sur la place des femmes dans l’art. Si celles-ci sont talentueuses, elles n’en sont pas pour autant reconnues en tant que telles. Il y a toujours l’ombre d’un homme qui plane autour d’elle, comme le père de Marianne dans ce film-ci. Des échos au récent biopic Mary Shelley (2018), auteure de Frankenstein dont personne, en 1816, n’en croyait la genèse. Marianne évoque aussi l’impossibilité, en tant que femme, de peindre des hommes. Une façon délicate de la société d’époque d’empêcher le talent féminin de percer les strates invisibles du monde de l’Art. On sent également que le film porte un certain mouvement pictural : le clair-obscur à sa période Baroque. Certaines scènes rappellent les tableaux du Caravage, dans cette manière douce et pointilleuse de mettre certains éléments de l’image en avant. Le clair-obscur est appuyé par les nombreuses scènes de nuit, éclairées à la bougie. La flamme met alors en lumière certains éléments pour en assombrir d’autres. La photographie du film est donc au service de l’art noble qui la précède : la peinture.

Un long-métrage courageux pour ses silences et sa mise en scène porté par les sublimes Adèle Haenel et Noémie Merlant. Des femmes aux envies, aux caractères et aux destins contrastés qui se rejoignent dans la beauté d’un amour éphémère. Elles rayonnent par une fragilité brute. Cette mise à nue totale va donc pousser ces personnages à une quête de reconnaissance : celle que recherche l’artiste, la femme et la muse.


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