Rencontre avec Edwy Plenel et Naruna Kaplan De Macedo pour le film-documentaire « Depuis Médiapart »

Depuis Médiapart est un documentaire réalisé par Naruna Kaplan de Macedo et sortira le 13 mars prochain. La réalisatrice filme la rédaction du magazine, souvent critiqué par le pouvoir, et suivi par une jeune génération fervente défenseuse de la liberté d’expression et du journalisme indépendant et d’investigation. C’est en tant que lectrice fidèle du magazine que Naruna Kaplan de Macedo investit ces locaux méconnus du public. À sa tête, Edwy Plenel, ancien rédacteur en chef du Monde et co-fondateur, en 2008, de ce média numérique indépendant.

Interview d’Edwy Plenel de Médiapart

La rédaction de Médiapart vit à l’image des français, elle discute, s’insurge, prend l’apéro et débat. Souhaitiez-vous retranscrire un mode de travail à l’image de la nouvelle génération et de l’audience du magazine ?
Edwy Plenel : Naruna Kaplan De Macedo souhaitait filmer à travers ses yeux de lectrice, depuis dix ans maintenant. Les rédacteurs sont des gens de sa génération : ils boivent les mêmes bières, discutent des mêmes choses, ont les mêmes passions ou les mêmes interrogations. Et pour moi, c’est la réussite de ce film : il dit une vérité de Médiapart qui démystifie ce média.

Comment s’est déroulé le documentaire ? Aviez-vous déjà une idée de découpage, comme une moitié de terrain et une autre moitié de « off » , entre apéros à la rédac et nuitées pour suivre en direct les meetings sur petits écrans ?
Naruna Kaplan De Macedo : J’avais en tête, au départ, de faire une sorte de road movie : j’allais suivre les journalistes sur le terrain, dans les enquêtes… Ce qui s’est passé, et cela a surpris pas mal de monde, c’est que nous n’avons pas eu du tout de financement. J’ai eu la chance d’avoir une bourse pour auteur, mais aucune télévision n’a acheté le film, pour des raisons politiques probablement. Donner une heure et demie d’antennes à Médiapart semblait impensable. Le huis clos dans la rédaction s’est donc assez vite imposé.
Edwy Plenel : Et c’est en même temps ce qui donne l’émotion de ce film. On se trouve dans cet open space, et chacun se révèle. J’ai trouvé que Naruna leur rendait une certaine beauté, que j’ai été émus de retrouver. Cette rédaction, cette jeunesse, cette vitalité, cette passion pour le métier de journaliste, tout est admirablement retranscrit.

« Mon parcours sert aussi de message à la jeune génération de journalistes : il faut avoir la mentalité d’un boxeur et encaisser » Edwy Plenel

Vous, Edwy Plenel, avez un échange avec une journaliste au sujet de la Manif pour tous où vous lui dites « il ne faut jamais diaboliser chez Médiapart » . Comment, aujourd’hui, expliquez-vous que ce sont les autres qui ont tendance à diaboliser votre média et plus globalement votre rôle au sein de celui-ci ? Nous le voyons par exemple dans un extrait du film, lorsque le politique répond à une de vos journaliste en tiquant sur le nom de Médiapart.
Edwy Plenel : Je suis habituée depuis longtemps ! (Rires) J’ai été traité de tous les noms et on m’a prêté toutes sortes d’affiliations. Cela donne aussi un message à la jeune génération, qui se doit de s’endurcir. En journalisme, il faut avoir la mentalité d’un boxeur et encaisser. J’en rigole en disant que j’ai l’habitude mais je trouve toujours cela assez injuste, toutes ces calomnies et ces discours fantasmés. Nous sommes encore récemment qualifiés de Stasi, qui serait au service de renseignement et qui poserait des machines. Et j’ai bien conscience de mon rôle chez Médiapart. Donc, aux yeux de la rédaction en tout cas, je peux servir de bouclier contre les détracteurs.

Au nom de quoi les politiques s’insurgent-ils ?
Je pense qu’il y a un vrai problème de culture démocratique en France, qui pose débat sur la fonction de journaliste. La démocratie est un droit fondamental compliqué et conflictuel. Dans le débat anglo-saxon et américain, il est banal de dire « free and independant press » (trad. « Pour une presse libre et indépendante« ). Même en désaccord, la politique s’accorde à dire que la presse est libre dans ce qu’elle dit. Et j’ai vécu, sous différents présidents, une certaine détestation du principe fondamental de la démocratie, comme si le peuple n’avait pas le droit de savoir. Par les temps qui courent, certains régimes autoritaires naissent d’un vote et non d’un coup d’Etât car la population est mal informée. Ce n’est ni le problème de Médiapart ni de ma personne, je pense simplement que nous sommes, en tant que journalistes indépendants, une plaque sensible qui révèle cette détestation radicale de la profession de journaliste. Et j’exerce ce métier avec la même vigueur depuis 43 ans. Il y a un journalisme de gouvernement, un journalisme de complaisance, un journalisme d’opinion. Tout le monde peut s’accorder sur le fait, j’espère, que Médiapart fait du journalisme sérieux, documenté, qui défend les canons de la traditions du métier en tentant de moderniser la profession à l’ère du numérique. Mais au lieu d’en donner acte, nous sommes vus comme quelque chose qui dérange.

Souhaitez-vous, par le biais de ce film, créer des vocations pour la jeune génération qui se destine à des métiers d’informations et de journalisme ?
Edwy Plenel : par ces images filmées au cœur de la rédaction, avec ces échanges, ces discussions, à la manière d’artisans autour d’un établis fabriquant et discutant ensemble, j’espère que le film redonnera foi en la profession. Auprès de la jeune génération de journaliste, d’abord, et puis plus largement aux yeux du public. Il faut continuer de croire en une presse affranchie.
Naruna Kaplan De Macedo : Il y a la nécessité impérieuse de s’imposer une rigueur, une obsession, lorsque nous parlons de journalisme. Le collectif de Médiapart est lié par des sensibilités propres et par une amitié politique. Une amitié de gens qui se mettent ensemble pour quelque chose qui les dépassent, pour le bien commun de l’information. Comme il y a l’eau, il y a l’information. Sans ça, nous ne sommes pas totalement humains et libres. Il s’agit d’être égaux face au droit de la connaissance. Certains journalistes travaillaient sur des histoires comme l’affaire Baupin (NDLR : affaire d’harcèlements sexuels dans des lieux de pouvoirs en France), plus d’un an et demi avant l’affaire Weinstein qui connaîtra un levé de rideau international sur le harcèlement sexuel au travail et qui fera naître le mouvement #metoo. À l’époque, en 2015, sortir une affaire politique de ce genre était courageux et du jamais vu. Tout cela, encore une fois, au nom de la vérité, de l’information, du sens commun et de la loi.

Ce qui nous frappe également en voyant le film, c’est l’implication de chaque journaliste, à rester de nuit, à manger au bureau et se déplacer à toute heure pour être dans l’action. Comment cela se passe, aujourd’hui, lorsque l’on est journaliste à Médiapart ?
Naruna Kaplan De Macedo : Je trouve, personnellement, que ce sont des supers-héros !
Edwy Plenel : Puis c’est un effet « campagne électorale », car le film est tourné entre 2016 et 2017. Les événements liés à ce contexte politique rendent une ambiance un peu nocturne au film. En réalité, il y a trois éditions par jour, une conférence à 10h30 tous les matins. À partir de là, la rédac s’organise. Il y a un défis chez Médiapart dû à une très grande liberté. Et à la liberté s’ajoute une grande responsabilité, dans le choix de ce que l’on va traiter, dans les mots que l’on va choisir. Et cela pèse, en posant notamment chez Médiapart des questions de bien-être au travail, de souffrance au travail. Comme dans n’importe quelle entreprise, Médiapart doit faire attention à ses salariés. Il faut apprendre à se déconnecter, sortir des machines. On a appris, de 25 salariés à 100 en 2018, à gérer tout cela. Puis, il y a la suite de ce que nous sortons : pour l’affaire Baupin, nous sommes encore en procès car ce dernier a eu l’outrecuidance de nous suivre. Il faut donc, chaque jour, assumer de faire surgir des questions qui dérangent au nom d’une liberté de l’information.

Interview réalisée par Clara Passeron au Comoedia le lundi 04 mars 2019

© Pour le dire