Une vie au ralenti

Cela fait trois jours que je ne suis pas sortie de chez moi. Pas par pur hasard, pas par envie. Non, aujourd’hui, et depuis trois jours, l’Etat a fermé les portes de nos maisons. D’une main ferme. Sans attestation, on ne peut pas frôler nos rues. On ne peut espérer croiser des inconnus. Car tous ont fui. Certains ont retrouvé leurs enfants, leur famille. D’autres se sont isolés à la campagne, là où l’air est plus respirable. Dans tous les sens du terme. Moi je suis restée. Seule dans un appartement de ville. Cela fait trois jours que j’occupe mes mains et mes pensées. Je pense à ceux qui ont un jardin, qui peuvent frôler l’herbe verte du printemps de leurs pieds blancs. Ils peuvent sentir les rayons se coller à leur peau. Comme il doit être bon de se prélasser et laisser filer les heures ainsi. Tout ce que j’entends bourdonner, depuis ma fenêtre du 5e étage, ce sont ces immenses camions de l’armée, qui rodent. Ils ressemblent à des tanks. “Nous sommes en guerre” . Cette phrase vient me taper aux oreilles. J’ai même le son de son locuteur. Un son grave et doux à la fois. “Nous sommes en guerre” . J’essaye d’écarter cette pensée, tout en regardant le ciel.
Ma vie est au ralenti. Peut-être n’est-ce pas plus mal, après tout ? J’ai le temps de contempler chaque nuance de bleu du ciel, nous qui regardons toujours nos lacets. J’ai le temps de m’isoler. Je ne peux rien refuser, car tout est altéré : annulé, reporté. C’est une paix intérieure qu’il va falloir ménager. Et à l’intérieur, c’est un ménage de printemps. Je plonge. Je dépoussière tous mes souvenirs pour les faire briller. Heureuse, je passe à l’extérieur. Épousseter les coins des meubles, passer un coup de balais, songer à laver les carreaux, jeter les vieux magazines ciné, croiser un livre, ou deux. Les ranger ou les laisser. Garder juste un peu de désordre pour entretenir la routine.
Puis je songe aux vacances d’été. Celles de nos 11 à 14 ans. Les âges d’entre-deux, où nous sommes juste assez grands pour comprendre ce qu’est l’ennui, mais plus assez jeunes pour le tuer. Nous écroulons tout notre corps de plus-trop-enfant, presque-adolescent, sur des serviettes aux animaux pixélisés. Sur l’herbe du jardin de nos grands-parents. Sur un carré de plage, près de l’hôtel où nous passerons la semaine. On attend. On regarde le ciel. On arrache l’herbe frénétiquement ou laissons le sable glisser entre nos phalanges. Nous avons la posture d’une croix. Symbole latent d’une mort en surface. Et nous fermons les yeux. Écoutons les embruns, le vent, les bruits parasites, les bruits apaisants. C’est ça, une vie au ralenti. Sans que nous n’en prenions conscience. C’est le temps d’un instant.
Notre pause, elle, est calculée. Quinze journées. Pour le moment. Quinze matinées, quinze après-midi, qu’il faudra tuer. J’envie l’oisiveté de mes douze ans. J’envie la tendresse de la naïveté d’antan. Lorsque l’on voit les grains du sablier, tout prend plus de temps. Et, à y regarder de plus près, les grains semblent, un à un, ralentir leur chute.


© Pour le dire