Été 85 : rencontre avec Félix Lefebvre, Benjamin Voisin et François Ozon

François Ozon était à Lyon en ce début de mois de juillet pour présenter son dernier film : Eté 85. Une histoire d’amour dramatique, inspirée du livre Dance on My Grave d’Aidan Chambers, écrivain anglais, paru en 1982. Alexis et David se rencontrent durant l’été 85. Alexis est en passe de devenir un étudiant en lettres, et David, lui, est un jeune homme fougueux, charmant, qui consomme la vie pleinement. Leur histoire est d’abord timide, puis passionnée. Il y a comme un mystère qui plane autour de David, un jeune homme beau, charismatique, à l’oeil vif. Alexis va tomber fou amoureux comme on peut l’être quand on se laisse happer par un amour de vacances. Mais le drame n’est jamais très loin. Rencontre avec les deux comédiens, Benjamin Voisin (David) et Félix Lefebvre (Alexis), et François Ozon, réalisateur.

Benjamin Voisin, interprète de David – Félix Lefebvre, interprète d’Alexis

Avant toute chose, vous qui êtes de jeunes acteurs, qu’est ce que l’année 85, ou plus globalement les années 80, évoquaient pour vous avant ce film ?

Benjamin Voisin : Je ne connaissais pas grand chose de cette époque avant de travailler sur ce film. Pour moi, les années 80 se symbolisent à travers quelques images : un synthé, des habits colorés, des gens qui n’ont pas peur de se toucher, de s’embrasser, de fumer des clopes. François a essayé de recréer cette ambiance durant tout le film. Cette coiffure par exemple, elle nous collait à la peau, comme si nous étions des personnes différentes. Parfois je me regardais dans le miroir, le soir, en rentrant, et je me disais : “C’est moi, ça ?”.
Félix Lefebvre : Pour moi les années 80 évoquent l’enfance de ma mère. Elle m’avait montré La Boom, et je voyais donc la jeunesse de ces années-là comme des personnes libres, assez heureuses.

Comment était la direction de François Ozon ? Vous a-t-il guidé, donné des conseils pour coller au mieux à vos personnages ?

Benjamin Voisin : Je me souviens d’un moment précis, où je n’étais pas dedans, je n’arrivais pas à trouver ma place. François est venu me trouver en me soufflant : “Sois un scorpion”. Cette phrase est restée plantée dans ma tête une bonne partie du film. Un scorpion, on peut le regarder de longues heures en étant happé par cet être étrange, mystique. Et on peut aussi oublier qu’à tout moment, il peut nous tuer avec son venin.
Felix Lefebvre : François avait surtout un travail de redirection, il calmait parfois un peu nos ardeurs pour nous faire entrer davantage dans la subtilité du personnage. On ne faisait pas beaucoup de prises car il aime la spontanéité. Il nous donnait sa vision générale, en montrant la direction vers laquelle il voulait aller mais en nous laissant libre du chemin.

Avez-vous cherché à rester fidèles aux héros du roman d’Aidan Chambers, dans leur gestuelle, leur façon de s’exprimer, ou avez-vous plutôt fait une interprétation libre des personnages ?

Benjamin Voisin : le film reste assez fidèle au livre donc nous avons plus ou moins suivi la trame du roman. Bien-sûr, François Ozon a réarrangé certains passages et nos noms également : mon personnage, David, s’appelle normalement Harry, et le personnage de Félix, Alexis, s’appelle normalement Barry. Il trouvait que cela faisait plus actuel et ça sonnait plus sexy en français. François nous laisse libre dans le déplacement du corps, mais le texte, lui, doit rester fidèle à l’écriture du livre ou la ré-écriture de François Ozon.
Félix Lefebvre : La lecture du livre nous a tout de même donné des pistes. Par exemple, le personnage que j’interprète, Barry dans le roman, a des pensées plus détaillées dans le roman et cela peut faciliter la compréhension de son personnage. On a d’ailleurs reçu un mail de l’auteur, en nous disant qu’il avait vu le film et l’avait adoré, et je cite “il ne pouvait rêver meilleure adaptation” ! Cela nous a beaucoup touché.

Qu’avez-vous lu, écouté, ou vu, pour vous donner des références sur l’ambiance d’un été dans les années 80 et pour étoffer vos personnages ?

Félix Lefebvre
: Il y a eu le film Un été 42, qui m’a beaucoup éclairé sur le sujet, My Own Private Idaho, Stand by me sur l’adolescence et l’idée du parcours initiatique. J’ai aussi lu L’attrape-coeurs, qui figurait dans les notes d’intention du réalisateur. Il voulait que le personnage principal soit attachant tout comme celui du livre.
Benjamin Voisin : De mon côté j’ai vu et revu Le péril jeune, avec Romain Duris, en tentant d’apporter de la lumière là où Cédric Klapisch y mettait du sombre. Je me suis inspiré aussi du film Le Talentueux Mr. Ripley, pour identifier clairement l’emprise qu’un homme pouvait avoir sur un autre homme. Comme j’ai surtout une culture du théâtre et moins du cinéma, j’ai découvert avant ce film les oeuvres de François Ozon. J’ai pu étudier ses mouvements, sa caméra, la manière dont il va chercher ses acteurs. J’étudiais tout, si bien que j’ai même trouvé des connivences avec certains personnages comme Ludivine Sagnier dans Swimming Pool.

Kate arrive au milieu de ce duo passionnel pour apporter un autre rythme, peut être aussi briser les illusions.
Benjamin Voisin
: Elle arrive non pas pour former un trio mais plutôt pour créer deux duos, celui qu’elle a avec David est complètement différent de celui qu’elle entretien avec Alexis.
Félix Lefebvre : Pour moi, Kate n’est pas un élément perturbateur dans le sens où elle donne à Alexis une autre vision de son couple. Elle le fait redescendre sur terre, comme un retour violent à la réalité : je ne suis pas le seul que David regarde.

“Tu crois qu’on invente les gens qu’on aime ?” C’est une très belle phrase que Kate murmure à Alexis.
Félix Lefebvre
: Cette phrase est magnifique et suscite un vrai débat. Le film donne aussi la chance de se faire sa propre idée sur cette question, que l’on peut être amené à se poser dans n’importe quelle histoire, d’amour ou d’amitié.

François Ozon

Ici, on ne parle pas vraiment de l’éveil à la sexualité, mais de l’éveil à l’amour.” – François Ozon

Vous avez décidé de tourner en Normandie, pourquoi ce choix ?
François Ozon
: Le livre se passe dans le Sud-Est de l’Angleterre, dans une station balnéaire ouvrière anglaise. Je cherchais une équivalence en France. Je pensais d’abord à la Bretagne mais les stations balnéaires étaient assez refaites, bétonnées. On m’a parlé de la Haute Normandie que je ne connaissais pas particulièrement. Je suis allé au Tréport, Fécamp, Yport… J’ai trouvé ces stations magnifiques, qui sont restées dans leur jus, avec un mobilier urbain authentique. Il y avait aussi toutes ces petites maisons ouvrières qui correspondaient au milieu social d’Alexis. C’était donc parfait.

Avez-vous une attache particulière à ce roman d’Aidan Chambers, qui pourrait faire écho par exemple aux années 80 de votre jeunesse ? Et pourquoi avoir tenu à l’adapter au cinéma ?

Il est vrai que le livre fait écho directement à mon adolescence, car je l’ai lu dans les années 80. Je me souviens m’être dit : “‘J’aimerais voir cette histoire adaptée au cinéma”. Mais, dans cette vision, j’étais le spectateur et non pas le réalisateur. J’étais même persuadé que des réalisateurs américains allaient s’emparer de l’histoire pour l’adapter sur grand écran. Pourtant ça ne s’est jamais fait. En communiquant avec Aidan Chambers pour les besoins du film, il m’a révélé qu’il y avait eu trois tentatives d’adaptation, qui avaient donc échoué. Après Grâce à Dieu, qui fut un film compliqué, j’ai eu envie de légèreté. C’est à ce moment que j’ai repris ce livre. Avec cette nouvelle lecture, des éléments neufs sont apparus, que j’avais donc occulté : le contexte familial des personnages, la réflexion sur l’écriture à travers le personnage d’Alexis et de son enseignant, interprété par Melvil Poupaud. 35 ans plus tard, ce film est donc apparu comme une évidence.

Vous êtes-vous permis quelques nouveautés, réécritures, ou avez-vous tenu à rester fidèle au livre ?

J’ai remanié la toute première page du livre où nous savons immédiatement le motif pour lequel Alexis est arrêté. On y lit la coupure de presse qui raconte en détail ce qui s’est passé cette fameuse nuit. J’ai donc décidé de garder cela pour la fin, même si le film s’ouvre sur l’arrestation d’Alexis. Le livre m’avait aussi beaucoup plu par sa construction en puzzle, avec différents points de vue, des scènes du passé qui s’entremêlent au présent. Je souhaitais aussi, par ce rythme, emmener volontairement le spectateur vers une fausse piste. Il doit donc attendre la fin du film pour démêler les passages du début.

Kate amène un vent de fraîcheur britannique sur cette plage française où se déroule l’idylle d’Alexis et de David. Comment l’avez-vous choisi, et était-ce une volonté de faire intervenir un personnage étranger, venu en France pour apprendre la langue ?

Dans le livre, le personnage de Kate est une norvégienne car l’histoire se déroule en Angleterre. J’ai fait le choix d’une actrice anglaise car je me souviens avoir été fasciné, dans mon adolescence, par la culture anglaise. On allait en week-end à Londres en bateau, on écoutait de la new wave anglaise, et on avait ce fantasme de l’anglaise plus libérée, plus dégourdie, que les françaises. On a envoyé des scènes à plusieurs écoles de théâtres à Londres, et Philippine Velge, qui incarne Kate, est américano-belge, et était l’une des seules qui parlait donc bien français, avec un accent charmant. J’aimais son style à la Jean Seberg.

Comment avez-vous décidé de recréer l’ambiance des années 80 ?

Pour commencer, cela passait par le format pellicule. Je pense que la pellicule est le moyen le plus adapté pour recréer un film d’époque. J’avais d’ailleurs tourné Potiche, puis Frantz, dans ce format. Le rendu est plus doux, les couleurs plus saturées, il y a quelque chose qui nous ramène au passé. Aujourd’hui, nous sommes habitués au numérique et au côté uniforme de l’image, là où la pellicule apporte un grain, et parfois même des imperfections. Je trouve aussi que cela rend les corps plus sensuels : on peut voir le grain de peau, les joues rougir.

Pourquoi l’année 85 ?

Originellement, le film devait s’appeler Eté 84 ! Je trouvais cela plus sexy, que ça sonnait mieux. C’était aussi une allusion à Un été 42 de Robert Mulligan. Au moment du montage, il était évident que la musique de The Cure, In Between Days, figurerait dans le film. J’ai donc demandé les droits à Robert Smith. Mais, grand drame, il ne souhaitait pas nous les vendre car le morceau était sorti en 1985 et non en 1984. En accord avec les producteurs du film, j’ai écrit une grande lettre à Robert Smith en lui expliquant que j’étais un fan de la première heure et qu’en gage de cet amour je changerai, s’il acceptait la proposition, le titre du film par “Été 85” . Et ça a marché !

De gauche à droite : Félix Lefebvre (Alexis), François Ozon, Benjamin Voisin (David)

Sur le tournage, comment dirigiez-vous les deux acteurs principaux, notamment Félix Lefebvre et Benjamin Voisin ?

Je ne pense pas qu’il y ait une bonne façon de diriger un acteur, pour moi il faut s’adapter à chacun. Felix et Benjamin sont des personnes très différentes. Felix avait besoin d’être nourri, il demandait des lectures, des films, pour se plonger dans cette époque. Benjamin, lui, avait besoin de comprendre mes intentions, la psychologie de David. Il devait d’abord incarner ce charisme par son physique, je lui ai demandé de faire du sport pour se développer davantage.

« J’ai fait un film en pensant à l’adolescent que j’étais, à l’époque, et au film que j’aurais voulu voir » – François Ozon

Etait-ce une volonté de réaliser un film qui traite de l’homosexualité mais avec plus de légèreté que les derniers longs-métrages tels que Call Me By Your Name, Moonlight, 120 battements par minute, dont on a pu entendre parler ? Le drame est inhérent à leur histoire, mais l’environnement, lui, est relativement sain.
Je pense que si le livre m’a plu à l’époque, c’est avant tout parce que ce n’était pas problématique : c’est une histoire d’amour universelle. Que ce soit deux garçons, une fille et un garçon, deux filles, cela n’aurait pas changé grand chose au récit. Il y a quelque chose de très naturel, très pur, dans cette histoire d’amour. Quand je réfléchis aux films de l’époque, dans les années 80, je pense à L’homme blessé de Patrice Chéreau, à Querelle de Fassbinder, Maurice de James Ivory, An other country… Ce sont de très beaux films mais qui liaient bien trop souvent l’homosexualité à la transgression, à la douleur, à quelque chose de compliqué. Puis il y a eu le sida, et la vision de la société s’est davantage obscurcie. J’avais donc envie de rendre cette atmosphère plus légère. Ici, on ne parle pas vraiment de l’éveil à la sexualité, mais de l’éveil à l’amour.

Merci au Pathé Lyon pour leur accueil et pour cette rencontre presse. Merci à François Ozon, Benjamin Voisin et Félix Lefebvre pour leur chaleur humaine et leur partage d’expérience.

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