Les « toujours » sont faits pour être brisés. Alors c’était normal qu’après treize années de mariage, ce mot, comme ses affaires, se soit envolé. Plus rien ne restait à part des meubles miteux, choisis en grande urgence. La vie a passé et a amené des aventures nouvelles à celles que l’on s’était rêvées : l’achat d’une nouvelle voiture remplaçait le road trip en Europe, le nouveau boulot en pleine métropole retardait nos envies de verdure et de permaculture, le quotidien, en outre, parachevait nos envies folles. Alors on s’est rangé. Mis dans des petites rangées, dans des cases d’écoliers. 6e B, 5e D, et puis nous. Parfaits élèves d’un parcours scolaire sans faute. Et le toujours était de mise, à cette époque. Comme on dit à un élève que sa réussite est promise, juste avant un divorce. Patatra. Puis c’est le drame. L’instant présent nous fait croire que notre pensée sera figée. Mais la vie, elle, ne l’est pas. Elle continue inlassablement sa traversée : heures et jours se suivent, alors pourquoi nos idées, elles aussi, ne marcheraient-elles pas à la même cadence ?

– Tu fais quoi, maman ?

L’enfant sage brisait mes réflexions.

– Rien, mon ange, maman lit juste une lettre.
– Et elle dit quoi, la lettre ?
– Oh, elle dit que si papa n’est pas là ce soir, il ne faudra pas s’en faire, il a pris des vacances.
– Ça veut dire que nous aussi, on est en vacances ?

Je la regardais, tendrement. Elle était la preuve d’amour qui nous avait unis. Un amour figé à jamais. Mais qui ne nous représentait plus, au présent. Donc on y était. On se sentait coupable de se dire qu’on s’aimait. C’était lâche de partir, et difficile de continuer. Mais pas de grands drames, non, pas d’assiettes brisées et encore moins de cordes vocales. L’amour s’éteint parfois dans un silence respectueux. C’était la moindre des choses après treize ans. Lycée, supérieur et vie active. Parents, amis et vie contemplative. Se satisfaire de ce qu’on a et se reposer sur ses lauriers. Les beaux lauriers qu’on aurait pu avoir si on avait décidé de tout quitter. Mais c’est nous qui nous sommes finalement quittés. Aux toujours qui privent de liberté, aux jamais qui finissent piégés par leur routine. Ève me regarda, emplie d’interrogations.

– Pourquoi tu pleures, maman ? Tu n’es pas contente d’être en vacances ?

Je voulais lui dire que si, puis que non, lui dire que plus que tout, j’étais heureuse d’avoir aimé aussi fort et aussi vrai. Lui dire que pour elle, tout se surmontait. Mais elle n’avait que quatre ans. À cela, donc, j’ajoutai :

– Cette lettre, mon cœur, c’est la première page de notre nouvelle histoire.

Et encore mieux que de fuir l’amour, j’allais le transmettre jour après jour.

© Pour le dire