Edit : propos recueillis le 28 mars 2017 par Clara Passeron

La librairie Camugli est l’un des plus anciens commerces de Lyon. Fondée il y a deux siècles et devenue une véritable entreprise familiale, elle a su braver ses concurrents, arrivés en masse dès les années 2000, et l’essor d’internet. Retour sur ses premières années et interview avec l’une des plus emblématiques propriétaires encore dans les locaux de ce qui a fait sa vie.

Pour le dire : Pouvez-vous me raconter brièvement l’histoire de cette librairie ?

Marie-Antoinette Camugli :

Marie-Antoinette Camugli : Cette librairie, mon beau-père l’a achetée en 1927. Il s’appelait Maurice Camugli, né au Caire en 1898. Avant cela, c’était déjà une librairie qui existait depuis très longtemps, dans les années 1800. Elle était située rue Mercière (NDLR : dans le 2e arrondissement de Lyon) puis elle est venue ici.
Quand mon beau-père a repris cette librairie, il ne vendait alors que des ouvrages spécialisés dans la médecine. Un traducteur se rendait tous les jours chez nous pour feuilleter les ouvrages de notre notre service Étranger. À cette époque, aucun libraire ne proposait des ouvrages en langue étrangère dédiés à la médecine. Nous avons ensuite proposé d’autres ouvrages spécialisés en rachetant une librairie située rue François Dauphin, située sur la presqu’île dans le quartier d’Ainay (2ᵉ arrondissement de Lyon). On y vendait des ouvrages dédiés aux études scolaires, de la 6e jusqu’aux grandes écoles : du management, au droit-gestion, en passant par la psychologie. Nous possédions un troisième magasin, situé au 20 rue de la Charité, uniquement dédié aux petits, jusqu’à l’entrée en classe de 6e. Au début des années 2000, la mode était aux livres à prix réduits. On a alors dédié un quatrième lieu à la vente de ce type de livres, au 20 rue de la Charité. On était donc présent sur quatre sites en Presqu’île : notre famille était alors connue des citadins et des commerces voisins.

Si vous deviez me décrire en quelques mots ce qui caractérise aujourd’hui cette maison reconnue ?

Marie-Antoinette Camugli : Je dirais tout d’abord la présence. Ensuite, et ce qui est pour moi primordial : le devoir. De recherche et de satisfaction de notre clientèle. Nous avions le devoir de lui proposer quelque chose de spécialisé, de technique, tout en variant et en rendant accessible certains sujets au grand public.

À quel moment avez-vous pris les rênes de ces librairies ?

Marie-Antoinette Camugli : Mon mari travaillait déjà dans l’entreprise, et je l’y ai rejoint après mon mariage, en 1953. J’aurai 90 ans la semaine prochaine. Je suis restée au 6 rue de la Charité après son décès, en 1984, pour que l’on identifie toujours qu’il s’agissait de la la même Maison. Mes filles se sont ensuite partagé les magasins aux autres numéros de la rue et celui de la rue François Dauphin.

Archive tirée de l’album photographique de la famille Camugli

C’était donc naturel pour vous, épouse et filles, de suivre ce projet de toute une vie ?

Marie-Antoinette Camugli : La famille s’est bien adaptée. Nos trois filles sont nées dedans et ont donc pris la relève de leur père. Il y avait tout une culture et un savoir-faire derrière, qui dépassait la simple gestion de magasins de livres. Grandir et évoluer dedans à permis de reprendre la main naturellement.

Pascaline Camugli (fille) : On assistait à des salons, des congrès, on vendait énormément de livres à l’extérieur dans les foires spécialisées. On a été les premiers à avoir des Telex (NDLR : réseau de communication entre téléscripteurs commercialisés au début des années 2000). On était la première librairie de Lyon à vendre des livres sur l’informatique. Notre père était curieux de tout, il avait senti cette ère arriver. Il s’était intéressé aussi à la médecine naturelle, dans les années 80. On s’intéressait aux phobies, aux névroses, avec une certaine vulgarisation pour parler au grand public.

Avez-vous vu apparaître un changement avec des chaines concurrentes qui vendent également des livres spécialisés, comme la Fnac ou Decitre ?

Pascaline Camugli : Decitre est un peu plus jeune que nous mais existait déjà. Ils ont pris le pas juste après le décès de notre père, à un moment de flottement. Il a grossit parce qu’il avait la place pour, il s’est mis sur le net : il a pris l’évolution, tandis que nous restions en difficulté. Ce qui faisait la différence, c’étaient nos conseils. Prenez les étudiants en médecine : on leur donnait une référence de livre à acheter, et nous avions un rôle de conseiller : « ça, c’est bien, ça va vous servir » , « Celui-ci, moins, il y a un chapitre qui va vous intéresser pour l’année et c’est tout, vous le retrouverez dans un autre » . Et puis les livres actuels n’ont plus rien à voir avec ce que l’on produisait avant. Il y avait une véritable recherche, un développement. Aujourd’hui les livres techniques sont concis, vont directement aux résultats, et peuvent plus perdre qu’aider leurs lecteurs.

De gauche à droite : Pascaline Camugli, Marie-Antoinette Camugli et Charlette Camugli
La librairie Camugli avec, de gauche à droite, Pascaline, Charlette et Marie-Antoinette Camugli 

Est-ce que l’essor de l’informatique a été compliqué dans votre recherche permanente de livres techniques et à la pointe ?

Pascaline Camugli : L’informatique s’est développée tellement rapidement qu’on a vite arrêté d’en faire..!
Marie-Antoinette Camugli : On nous appelait « La librairie de l’impossible ». On avait toujours des livres rares, très pointus. Les gens n’étaient pas intéressés par les livres sur l’informatique. La rotation était très lente et donc moins avantageuse.

Internet a-t-il tout basculé pour vous ? Nous avons vu fermer par exemple la librairie Châpitre, qui faisait l’angle de la place Bellecour, comment avez-vous su braver ce géant ?

Marie-Antoinette Camugli : Internet n’est pas tout. Ce qu’il y avait et a encore jusqu’à la fermeture, ce sont des conseils. Et puis, nous étions connus et venir acheter des livres ici était comme un rite de passage, un médecin conseillait son enfant dans ses premières années de médecine. Le bouche à oreille a opéré, jusqu’à aujourd’hui encore. Un magasin a cependant fermé, celui du 20 rue de la Charité, dans les années 2000. Mais notre force était surtout de vendre des livres anciens épuisés dans tous les stocks.

On voit beaucoup de mouvement dans cette librairie depuis quelques jours, vous attendiez-vous à une telle marque d’affection de la part des lyonnais ?

Marie-Antoinette Camugli : Mon mari était vice-président des librairies de France, quand il est décédé, on a reçu des télégrammes de Lang, en pleins pendant la loi du livre (NDLR : loi de 1991 instaurant un prix unique du livre en France). Cette image est restée, les commerçants viennent tous les jours nous demander pour quand est la date de fermeture, pourquoi nous partons… Mais c’est comme cela, vous comprenez pourquoi on arrête : les enfants arrivent à l’âge de la retraite et les petits-enfants ont pris des orientations différentes. C’est une belle page qui se tourne. Comme je dis, je ne suis pas morte, et c’est l’essentiel !

Visiteurs, vous pourrez vous plonger un dernier instant dans l’atmosphère particulière de ces rayons en bois, remplis de livres aux couvertures dorées et cornées. Un souffle du passé et un bel échange possible avec la famille parfois présente sur les lieux.


Propos recueillis dans la librairie Camugli, 6 rue de la Charité, Lyon 2
Remerciements à Madame Camugli, âgée de 90 ans.
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