Grégory Monro est un auteur, acteur et réalisateur français. Dans le cadre du Festival Lumière, il présente dans la salle feutrée et intimiste de l’Institut son tout dernier film documentaire sur la vie passionnante du comique Jerry Lewis, de son binôme avec Dean Martin, à ses premiers films en tant que réalisateur, en passant par ses rencontres avec de grands cinéastes et ses passages sur les plateaux télévisés français. Jerry Lewis, Clown Rebelle, sera diffusé sur Arte courant 2017. Rencontre.

Monsieur Monro, vous avez passé plusieurs mois autour du destin fantastique du comédien et réalisateur Jerry Lewis. Racontez moi un peu cette aventure.

J’ai dû interviewer un très grand nombre de personnes, qui donnent le corps au film, et ces personnes étaient toutes partantes. C’était important d’avoir les retours de personnalités qui l’ont vu grandir en tant que comédien et réalisateur comme Pierre Etaix ou Martin Scorsese. Chacune a apporté quelque chose à Jerry, comme pour Scorsese qui l’a fait découvrir et reconnaître auprès des spectateurs et de la presse américaine spécialisée. Jerry est d’ailleurs très ironique envers cette période car la critique lui fait des éloges et ne jure que par ses talents de comédiens, comme si avant Scorsese il n’avait rien fait, seulement le pitre. Comme s’il fallait à tout prix du dramatique dans la comédie pour avoir de bonnes critiques. Pourtant dans le comique, tout tourne autour de la souffrance, de la maladresse, de sujets graves : on ne se marre jamais de ce qui est drôle mais de comment le comique surmonte des épreuves malheureuses.

ca. 1978-1979, Pompano Beach, Florida, USA --- Jerry Lewis Sitting Next to Panavision Camera --- Image by © Owen Franken

Vous avez tenu à contacter quelques sites culturels tenus par des amateurs, comme Pour le dire, pour parler de votre film. Souhaitiez-vous permettre à un public passionné mais étranger du milieu de se familiariser avec le destin étonnant de Jerry Lewis ?

Oui tout à fait. Je pense que Jerry Lewis est, à tort, peu connu de la jeune génération (NDLR : dont fait parti la rédactrice de Pour le dire). Elle connaît davantage Chaplin, qui a été l’un des premiers comiques reconnus et emprunt d’une certaine poésie, qu’on retrouve peut-être un peu moins chez Lewis. Les parents montrent Chaplin à leurs enfants car c’est un comique de geste, c’est universel. Lewis apporte davantage de complexité dans l’histoire qui la rend moins accessible. Pour avoir des retours constructifs, je m’inspire de ce que me disent les gens car je suis moi-même peu objectif envers ce que je réalise. C’est donc important pour moi de le montrer à des personnes qui ne le connaisse pas ou peu et voir ce qu’elles perçoivent, comprendre ce qu’elles ont finalement retenu de la personnalité de Jerry Lewis. Et pour cela il faut montrer le film. Le montage est d’ailleurs conçu dans cet esprit là, même s’il a fallu faire des choix sur ce que j’avais à montrer – au risque peut-être de faire un film « TGV » -.

On retrace dans votre film la vie de Jerry Lewis dans toute sa complexité. Était-ce important pour vous de refléter à la fois le burlesque et l’émotion (toutes les facettes d’un homme en somme) ?

Oui. Il faut savoir aussi qu’en dépit d’être un comique, il était très critique envers la société, Hollywood, ses studios. C’est souvent le cas des comédiens catégorisés comme « comiques », comme peut l’être aujourd’hui un Jim Carrey, qui a dû aussi faire ses preuves avec des films plus noirs comme Eternal sunshine of a spotless mind ou Man on the moon.

Lewis a une facette assez sombre qu’il exprimera dans ses propres films, très personnels, où il se met parfois lui-même en scène comme étant un réalisateur mondain et imbus de sa personne. Il se donnera plus dans les films qu’il écrira que dans ceux pour lesquels il jouera. Et Jerry Lewis, Clown Rebelle joue avec ces différents rythmes. La scène finale est comme une cerise sur le gâteau car on le voit lui, après avoir passé en revue sa vie. Cet homme d’un certain âge qui revient lui-même sur son passé donne une séquence plus posée, émouvante, et assagit donc le lion.

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Jerry Lewis vous a-t-il donné envie d’être comédien ?

Jerry Lewis est une référence pour beaucoup de comédiens. Pascal Elbé qui était d’ailleurs présent lors de la projection à l’Institut Lumière est venu me voir en me disant toute l’admiration qu’il porte envers lui, en tant que personne et artiste. Pour ma part, je dirais que c’est Louis de Funès qui m’a inspiré. J’ai découvert ses premiers films quand j’étais tout petit et je me suis dit : « je veux faire comme lui ». Pourtant il n’était pas toujours bien reçu par les critiques, car pour elles ce n’était pas un auteur. Il y a une culture de l’auteur assez importante en France, Pierre Etaix en est l’exemple : il n’a jamais vraiment été reconnu malgré de très beaux films car il n’était pas auteur. Pour moi c’est un Buston keaton français. Lewis et Etaix sont d’ailleurs très amis, c’est Lewis qui a voulu le rencontrer dans les années 60, et leur amitié perdure malgré que l’un ne parle pas un mot de français et l’autre un mot d’anglais !

Le Festival Lumière est-il pour vous le tremplin de ces films documentaires, qui explorent le passé pour le remettre au gout du jour ?

Bien sûr. Jerry Lewis, Clown Rebelle devait être présenté à Cannes cette année, j’en avais discuté avec Gérald (NDLR : Gérald Duchaussoy, en charge de la section documentaires pour le Festival de Cannes) qui voulait ce Jerry Lewis mais qui s’est vu refuser son entrée car un autre film sur Jerry Lewis avait été présenté quelques années plus tôt. L’écart entre ces deux projections était trop court. Mais le projet a été soutenu par le Festival Lumière, et j’en suis très heureux. C’est l’un des rares festivals qui va aussi loin dans la mémoire du cinéma, je dirais même dans le devoir de mémoire. Je trouve ça fantastique de faire venir des vedettes pour parler de films dont ils ne sont pas l’auteur, et qui montrent au public ce que tel ou tel film leur a apporté. Jerry Lewis est pour moi un héritage à transmettre. Si j’avais eu une demie heure de plus à mettre dans le film j’aurais parlé de ce qu’il a apporté au cinéma d’aujourd’hui et de ceux qu’il a inspiré. J’aimerais d’ailleurs que Jerry Lewis revienne en France… Il a certes quatre-vingt onze ans mais il est complètement capable. Il a toujours été imprévisible !dc636d3cd4c563cf51b3096089734084

 

 

Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

La semaine prochaine je vais au Festival international du film à Haïfa, en Israël, pour présenter Jerry Lewis, Clown Rebelle. Je pense qu’il va être bien accueilli car c’est un humour juif américain, à la Mel Brooks ou à la Woody Allen. Tous ces réalisateurs qui sont nés sur le sol américain mais qui sont imprégnés d’un humour singulier.

Pour le reste, c’est encore flottant, je n’en parle pas trop. Ce que je peux vous dire c’est qu’il s’agira aussi d’un documentaire. Un film, dans tout ce qui se rapporte à la fiction, et moins à un film hommage, requiert beaucoup de temps que je n’ai pas pour l’instant. Et je suis encore attaché au genre du documentaire. Je me suis rendu compte qu’il dégageait quelque chose de sacré, de noble, de plus respectable que la fiction. Il pose un vrai regard sur la vie et en France on a la chance d’avoir de grands producteurs de documentaires. Tous les festivals mettent de plus en plus de documentaires à l’honneur, et c’est un plaisir.

Propos recueillis par Clara Passeron le 12 octobre 2016.

Remerciements à Grégory Monro pour son intérêt et son accessibilité.