Par Emmanuel Demarcy-Mota, d’après Eduardo De Filippo – Théâtre de la Ville de Paris

Lors d’un tour dans un hôtel chic, le magicien Otto Marvuglia fait disparaître un homme sous les yeux de sa femme. Ce dernier en profite pour fuir avec sa maîtresse. Dépassé, le magicien fait croire à cette femme, Calogero, que tout ceci fait partie du spectacle.

L’illusion sans fin

Son théâtre, à la lisière de la comédie absurde et de la tragédie intime, évoque ici le fameux paradoxe du chat de Schrödinger : le mari est-il toujours là, ou déjà parti ? Vivant ou mort aux yeux de celle qui attend ? Tant que la boîte reste fermée, l’espoir demeure.

Emmanuel Demarcy-Mota crée sur scène une plateforme circulaire qui tourne comme une spirale mentale. Tout y passe : magie, folie, fuite, déni… jusqu’à l’épuisement. L’effet est fort, presque hypnotique. Mais cette surcharge visuelle, entre jeux de lumières, foule de personnages, accessoires foisonnants, finit par brouiller les affects. L’illusion prend le pas sur l’émotion.

Adapter Eduardo De Filippo au théâtre en 2025

Emmanuel Demarcy-Mota a choisi une œuvre singulière du metteur en scène et comédien italien Eduardo De Filippo, contemporain de Camus ou de Ionesco. Le mystère des motivations de ses personnages met à distance le spectateur d’une certaine empathie. Si bien que, pendant les 1h40 que durent la pièce, on ne se lie ni au magicien Otto, usurpateur endetté et menteur, ni à Calogero, qui erre peu à peu dans la folie. Les comédiens et comédiennes du Théâtre de la Ville servent avec rigueur cette fable mentale, mais peinent à lui donner chair.Est-ce un effet volontaire, dans la logique d’un théâtre du désenchantement ? Ou bien le symptôme d’une mise en scène trop cérébrale, qui aurait sacrifié l’humain au profit du concept ?

Peut-on encore croire à cette magie ?

Adapter Eduardo De Filippo en 2025 n’est pas chose aisée. Contemporain de Camus et d’Ionesco, il écrit un théâtre de paradoxes, de personnages ambigus, parfois insaisissables. L’élégance formelle de la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota et l’intelligence de la structure n’effacent pas une certaine frustration. À force de questionner l’illusion, le spectacle semble en oublier l’essentiel : ce qui se passe en nous, spectateurs.

Peut-être que La Grande Magie, aujourd’hui, ne cherche plus à nous émerveiller. Peut-être veut-elle seulement nous rappeler que toute illusion est un pacte; et qu’il appartient à chacun de décider quand il est temps de rouvrir la boîte.

Photographies © Jean-Louis Fernandez
© Pour le dire