Avec Le Seigneur des porcheries, Paul Balagué et la compagnie En Eaux Troubles livrent une fresque dense, fidèle à l’univers fracturé de Tristan Egolf. 5h de théâtre (entracte compris) pour une traversée brute d’une société en perte d’équilibre, rattrapée par des bribes d’humanité.

Si le roman anime Paul Balagué depuis ses 18 ans, il faudra attendre 2022 pour que les premières répétitions s’enclenchent. Soit 18 ans après. Le Seigneur des porcheries raconte la vie d’un jeune homme blanc, américain, né dans les années 1990. Né d’un père violent, dont il connaîtra les crimes bien plus tard, il grandit entre le harcèlements des enfants, une mère qui ne le comprend pas, et la folle envie de transformer son terrain en un lieu de ferme. Il veut des poules, des moutons, de quoi se sustenter lui et sa mère. S’en suivra une trajectoire d’adulte bancale, animée par quelques rêveries, dézinguée par quelques chutes libres.
Paul Balagué et la cie En Eaux Troubles rêvent ensemble le théâtre sous une forme longue. En commençant au théâtre du soleil, sous l’égide d’Anne Mnouchkine qui leur confie les clés de la maison tout un été, ils travaillent sur Merlin d’après Tankred Dorst, pensée en deux pièces de 4h chacune. Avec le Seigneur des porcheries, l’objet pousse à élargir, penser, parler de, au même rythme que leurs précédentes créations.



Désir du jeu, plaisir de jouer
Sur scène, le plaisir du jeu est palpable. Les comédiens s’adressent au public, brisent le quatrième mur en une forme de théâtre-forum, vivant et participatif. La mise en scène actualise le roman par des expressions, des références et un regard actuels. Une question se dessine : qu’est-ce qui a changé, entre le désespoir d’un jeune homme blanc né dans l’Amérique des années 1990, et celui d’un jeune homme d’aujourd’hui, enfermé dans une campagne oubliée, broyé par les mêmes mécaniques sociales ?
Si 4h30 semblent être une épreuve ou une audace, elles accouchent d’un désir profond d’humanité. En partant de professions peu valorisées, comme l’aide à domicile ou les éboueurs, on en vient à parler du vrai, du concret, avec une mise en scène aux matériaux bruts, sans fioritures. Avec un certain décalage, presque trop effréné dans la seconde partie, Paul Balagué et la Cie En Eaux Troubles nous instruisent par le divertissement, nous font rêver par le trivial, nous élèvent par la réalité. À voir à la MC93 (Bobigny, Seine-Saint-Denis) jusqu’au 18 mai 2025.
Photographies © Achile Bird
Critique © Pour le dire
