“Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. » ainsi parle Kafka dans une lettre dédiée à son ami Oskar Pollak, en 1904. Le livre, et donc la littérature, et donc l’art, sont des haches qui brisent la mer entre nous. L’océan qui nous sépare, notre langue, notre culture, notre savoir, nos terres.
Du roman au théâtre : à l’Odéon
L’Esthétique de la Résistance, d’après les romans de Peter Weiss, aborde l’art dans la guerre, alors que la seconde guerre mondiale emporte le héros de la pièce dans d’innombrables épopées. De l’Allemagne, à l’Espagne, à la Suède, le narrateur s’exile dans des terres inconnues où seuls quelques têtes lui sourient. Jamais très éloignées de la pratique artistique. Peter Weiss écrit ce narrateur comme un témoin des deux grandes guerres, alors que l’auteur lui-même vient de la petite bourgeoisie intellectuelle allemande. Mais parce qu’il est contraint, lui aussi, de s’exiler, Peter Weiss nous raconte la vie d’exil, ces empêchés, ces vaincus, qui trouvent une consolation dans l’art.



Parce que l’art est politique, et le metteur en scène Sylvain Creuzevault nous le confirme, L’Esthétique de la Résistance dessine une trajectoire de la jeunesse d’hier, éminemment proche de celle d’aujourd’hui. Parce que la jeunesse discute entre elle, est éveillée artistiquement, socialement et politiquement, beaucoup plus parfois que la bourgeoisie vieillissante qui les raille.
Dialogue avec le spectateur
Cassant sans arrêt le quatrième mur, jusqu’à commenter la mise en scène elle-même, les comédiens nous adressent le texte de Peter Weiss comme on le décrirait aujourd’hui, jetant le pont avec notre actualité glaçante. Avec inventivité, humour et goût pour l’absurde romanesque, Sylvain Creuzevault donne vie à des personnages et à des œuvres qui ont souvent sonné dans nos oreilles. Picasso, Plath, Brecht, Malraux, Marx. Les costumes et la lumière recréent ces discussions de café de l’ancienne époque, où grands noms s’échauffaient sur la dislocation et le renouveau, à la manière d’un Guernica.
L’art est la parole sensible d’une époque. Et Creuzevault nous le témoigne de plus belle.
À voir.
Photographies © Jean-Louis Fernandez
© Pour le dire
