Liz, ou Elizabeth, Gomis est une journaliste, réalisatrice et intervenante à Science Po Paris. Après une formation en journalisme, elle débute sa carrière chez Radio Nova. En 2020, elle lance son média OFF TO, en pleine pandémie de Covid-19. Elle rejoint en parralèle l’équipe du commissariat général de la “Saison Africa2020”, produite par l’Institut Français sous l’impulsion du Président de la République. Cette Saison vise à sensibiliser les citoyens français aux liens profonds et complexes entre l’Europe et l’Afrique. Son engagement à raconter l’Afrique contemporaine en donnant la parole directement aux personnes concernées est au cœur de ses actions. En 2024, elle s’associe aux Ministère de la Culture et Ministère des Affaires étrangères pour promouvoir un projet à la fois personnel et universel : la Maison des Mondes Africains, qui ouvrira ses portes cet automne 2024.
Rencontre organisée par l’association Arty Farty à la MJC de Lyon-Confluence.

Photo : Liz Gomis

Comment est née la Maison des Mondes Africains ?

J’avais déjà envie de parler de l’afrodescendance, de l’expérience d’être français mais venu d’Afrique, avec toute la richesse culturelle que l’on porte avec soi. Quand je déroule le rapport de préfiguration à Emmanuel Macron, coécrit avec Luc Briard, il valide la vision et la philosophie immédiatement. Il nous dessine alors une feuille de route. Très vite, on se dit que ce n’est pas une nouvelle institution qu’il nous faudrait, mais un projet qui puisse se vivre comme une expérience. Il me nomme préfiguratrice en 2022 pour penser un nouveau projet autour de cette Maison. 

De quoi sera donc constituée cette Maison ?

Depuis octobre 2022, mon rôle est de réfléchir au projet culturel et scientifique de cette Maison. Elle est pensée en trois temps : un lieu physique, un espace digital, et un réseau de structures. Il nous fallait un espace pour se rassembler et accueillir, avec un média dédié pour se raconter par nous-mêmes et enfin un rhizome – c’est-à dire un réseau de structures – établies en Afrique, en France, dans les DOM et en Europe.

Ce qui a l’air d’être un projet de taille !

C’est tentaculaire. On ne se cantonne plus à un seul continent car on convoque tous les mondes africains. Tous les territoires traversés par l’africanité sont concernés . L’une des premières questions qui m’est venue à l’esprit a été : “où se trouve l’africanité française, aujourd’hui ?” . Et la réponse était : “dans les Antilles” . On ne parle jamais des habitants des Antilles. Ils n’existent pas dans les médias, ou juste via Outre-mer Première,. Quand on écoute la météo, on cite la Corse mais jamais Saint-Denis de la Réunion, ni Fort-de-France. Pour moi, le cœur de l’Afrique française se trouve là-bas.

Pourquoi vous semblait-il important de saluer aujourd’hui les relations France-Afrique ?

L’histoire de l’expérience africaine en France commence il y a plus de cent ans. Un livre vient d’ailleurs de paraître sur les Soeurs Nardal écrit par Léa Mormin-Chauvac. Elles sont les premières femmes noires inscrites à La Sorbonne, à Paris. Tous les dimanches, elles accueillaient chez elles toute l’intelligentsia noire : Aimé Cesaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas, Langston Hughes… Se réunissaient alors poètes, écrivains, grandes têtes pensantes africaines issues de colonies françaises , caribéennes, Afro-américaines, dans leur salon. L’ancrage historique est précisément né chez les Soeurs Nardal avec le concept de “Négritude » qui est à la fois un courant littéraire et politique. Ce que je souhaite donc c’est redonner la voix à ces femmes qui ont été les premières voix de l’africanité en France. 

Les Soeurs Nardal - Archives départementales de Martinique

À quel moment de votre parcours l’envie de raconter l’Afrique et l’afro descendance devient une ligne directive ? 

C’est tout d’abord assez personnel. Je perd mon père en 2005, j’ai 25 ans. À l’époque, mes modèles et mes références sont avant tout américaines. Il souhaite être enterré sur son continent, en Guinée-Bissau. Je découvre un territoire et je m’aperçois surtout du gap entre ce qu’on me raconte, en France, et ce que je vois de mes propres yeux. Ce que vivent mes cousines là-bas, c’est exactement la même chose que ce que je vis à Paris, mais sur une autre géographie. Au fond, on a les mêmes préoccupations.

En parallèle, je commence à écrire pour des magazines. J’y vois donc un moyen de proposer un nouveau point de vue. Je me dis, à ma petite échelle, que je vais pouvoir raconter ce qu’on ne raconte pas de l’Afrique subsaharienne. Le twist se fait donc vers 25 ans. 

De là est né ton média OFF TO

Depuis que j’ai 18 ans, je veux créer un magazine, un média. Ce qui me tenait à coeur était d’avoir un format papier. J’aime pouvoir avoir un objet entre les mains, dérouler des feuilles, conserver quelque chose chez soi, une chose tangible. Quand je décroche un contrat sur la saison Africa2020, j’ai un peu de sous qui rentre. Je me dis alors : “soit je pars longtemps en vacances, soit je crée enfin ce média dont je rêve depuis des années.” Après quelques coups de téléphone à des amis, on sort quelques idées et la pandémie Covid-19 arrive. Je ne peux plus me déplacer mais les idées sont là. J’appelle une copine et je lui demande si elle veut bien faire le magazine avec moi. Je pense d’abord à un guide… Puis je me ravise. Les adresses en Afrique changent trop vite… Un magasin qui ouvre aujourd’hui a de grandes chances de ne plus exister ou d’avoir changé d’adresse deux ans plus tard. Je cherche donc un sujet qui ne soit pas figé dans une temporalité. Je voulais aussi à montrer l’expérience propre à chaque pays d’Afrique, et pas seulement par les 2-3 attractions que tout le monde va faire. La every day life* des habitants.
*Vie de tous les jours

Lancer ce média a-t-il été chose aisée ?

J’ai commencé par monter une rédaction. J’ai demandé à mes amis “tu ne connaitrais pas un ou une journaliste ?” et à d’autres “tu ne connais pas un ou une photographe ?” . Au fil du temps, la rédaction s’est constituée. Mais je me suis rendue compte, au fur et à mesure que tout se concrétise, qu’il est difficile de garder des personnes dans un projet. Quand on fait le brainstorm, les idées fusent. Mais quand il faut passer à l’action… Tu peux vite te retrouver seule face à des grandes décisions. J’ai dû définir le chemin de fer, trouver l’identité artistique du média, un graphiste pour tout mettre en page. Puis un bon imprimeur. Je me demandais s’il fallait commencer par un sujet fort et actuel, ou par un sujet plutôt de mémoire, nostalgique. Tout ça, ça demande énormément d’énergie. Mais je ne me suis pas démontée et j’ai sollicité  des journalistes et des photographes que je croisais sur ma route. J’en ai contacté beaucoup via Instagram. Surtout, je cherchais à collaborer avec des gens de là-bas, des insiders. C’était important pour moi que l’équipe soit originaire du pays sur lequel je faisais un focus. Je voulais à tout prix éviter ce piège de l’envoyé spécial qui arrive sur un territoire qu’il ne connaît pas, dont il ne maîtrise pas les codes. Chaque pays a eu une équipe de journalistes et une redac cheffe dédiées.

En résonance avec votre média, quels sont donc les grands principes de la Maison des Mondes Africains, qui devrait être lancée cet automne 2024 ?

C’est une Maison refuge, qui parle aussi de mémoire(s) mais aussi du futur. Elle sera là pour outiller une nouvelle génération, l’accompagner dans la création d’un nouvel imaginaire relatif à cette afrodescendance. Je pense qu’il est temps de recréer notre pop culture à nous. J’ai grandi avec des modèles américains comme Maya Angelou, avant même de connaître Maryse Condé, qui est antillaise. J’ai envie de créer notre propre pop culture, qui vienne d’ici. Ce sera à travers des podcasts, l’édition de livres, par un accompagnement des jeunes auteurs, autrices, d’es ‘artistes. J’aimerais d’ailleurs faire de cette Maison une société de production et une maison d’édition et ainsi créer notre “archive du présent”.

« Des voix plurielles méritent de se plonger dans les archives de l’Ina pour raconter des récits différents, personnels, loin de ce que nous racontent les médias. »

Comment activer tous ces nouveaux leviers ?

D’abord, concernant la recherche d’archives, car souvent pour créer du nouveau il faut aussi s’intéresser au passé, je suis directement allée voir l’Ina. Il faut savoir qu’une minute d’images coûte très cher. C’est un budget conséquent pour un réalisateur indépendant, qui chercherait à documenter son récit avec des images d’archives de plusieurs minutes. Il fallait donc que la Maison devienne partenaire de l’Ina. Cela nous permettait aussi d’enfin mettre la main sur des archives qui dorment depuis des années. Certaines ont été exploitées, mais par des médias qui leur font dire ce qu’ils veulent bien nous raconter. Des voix plurielles méritent de se plonger dans ces archives pour raconter des récits différents, personnels.

Raconter des histoires, c’est intimement lier le passé et le présent.

J’ai créé un podcast où je fais parler ma mère, pour moi c’est une “archive du présent” car elle raconte justement son expérience actuelle de femme africaine en France, arrivée en 1967 sur le territoire avec tout le périple qui va avec. On rigole, on discute, et ça raconte profondément quelque chose de notre histoire commune. Si on trouve un moyen d’amener de nouveaux récits, on permettra certainement à une partie de la population française qui aime ou se conforte dans les raccourcis d’ouvrir leur esprit. Il faut pouvoir écrire ensemble un récit national.

Comment réagissez-vous à ce qui se passe aujourd’hui, en politique, dans les médias ?

Tout ce qui se passe, récemment avec les propos tenus envers Aya Nakamura, me désole. C’est le cas pour beaucoup de personnes en France. Je suis consciente aussi que position est elle-même bancale : je monte un projet qui s’appelle Maison des Mondes Africains et je suis la seule africaine dans le jeu. Pourtant, c’est un projet de taille, porté à la fois par le Ministère des Affaires étrangères et le Ministère de la Culture, qui sont mes deux tutelles. Alors, comment se fait-il que je sois la seule représentante pour parler de ce que l’on essaye de construire avec la Maison ? D’autant plus que je ne peux pas me prétendre experte sur tout ce que cela va couvrir : la musique, le cinéma, l’art contemporain, l’audiovisuel….

Notre place est un combat de tous les jours. Il y a des moments où j’ai envie de tout abandonner, évidemment. Mais je tiens car je crois en ce projet. Il est issu de mes quarante-trois années de vie et je le porte à bout de bras. Ce que Aya Nakamura vit, c’est la voix publique de toute cette nouvelle génération qui s’adresse à une ancienne génération qui résiste. Mais il faut qu’ils lâchent : aujourd’hui, ils sont obligés de nous écouter.

Propos recueillis par Clara Passeron à l’occasion de l’ouverture officielle de la Maison du Monde Africain en France (automne 2024)
Rencontre organisée par Arty Farty
Photo de Liz Gomis en Une : Pour le dire
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