Tarantino le précise bien en venant une seconde fois à Lyon, capitale du cinéma, pour le Festival Lumière 2016 : « Je viens non pas en tant que cinéaste mais en tant que cinéphile, et souhaite donc être accueilli comme tel ». Chose dite, il signe quatorze films aux pellicules délaissées et si précieuses tirées des années 70. Il revient sur cette année charnière et se confie auprès de Thierry Frémaux mais surtout auprès d’une assemblée attentive et comblée. Retour sur une Master Class qui a fait vibrer les lyonnais.
Quentin Tarantino à l’Auditorium de Lyon – Echange avec Thierry Frémaux, fondateur du Festival Lumière
Thierry Frémaux : Dernièrement, vous avez racheté un cinéma d’art et d’essais à Los Angeles, le New Beverly. Pourquoi ce rachat et dans quel contexte est-ce arrivé ?
Quentin Tarantino : Petit, je découpais des vignettes de films que l’on trouvait sur les magazines télévisés et créais alors mon programme idéal. On était à ce moment là dans le début des années 70. Cette envie de collecter, de rassembler des images et des pellicules est restée dans un coin de ma tête. Depuis une quinzaine d’années, je collectionne des copies de 35 mm pour pouvoir garder les films qui m’ont marqué auprès de moi. Le New Beverly est un petit cinéma mais il m’a permis de montrer au grand public des parties de cette collection. Je le soutenais alors financièrement. Quand le patron est décédé, j’ai pris en charge la programmation de la salle et ai fait revivre ce projet Arts et Essais, petit à petit. Ce soutien est aussi un plaisir que je m’offre à moi-même, car Los Angeles est ma maison, et je me dis que toutes ces pellicules peuvent servir pour une bonne cause.
« Le livre Pictures of a Revolution de Mark Harris décrit en quoi l’été 1967 fut une année charnière pour le cinéma. Et ce livre a été une révolution pour moi » – Quentin Tarantino
D’où vous vient ce profond attachement pour les années 70 ?
(Réflexion) Je pense savoir par où tout à commencé. J’ai lu le livre Pictures of a Revolution de Mark Harris qui décrit en quoi l’été 1967 fut une année charnière pour le cinéma. Et ce livre a été une révolution pour moi. Il y étudie cinq films : Bonnie and Clyde, Le Lauréat, Dans la chaleur de la nuit, Devine qui vient dîner ce soir, Dr Dolitte. Arrive alors le Nouvel Hollywood qui accélère tout. Mark Harris montre le début de cette révolution. Je n’avais que 7 ans mais je me souviens de tout : des publicités de nouveaux films, des salles de cinéma, des bandes-annonces, j’en garde une mémoire très vivace. Cette époque a été un point de départ à toute forme de créations cinématographies. Sont alors arrivés des ovnis du genre comme l’Exorciste, le Parrain, Ce plaisir qu’on dit charnel, Chinatown.
Les films des années 70 vous ont-il donné envie de partager l’art du cinéma ?
J’ai réalisé que cette affection était en fait le coeur d’un sujet qui méritait d’être partagé. Cette influence ne se limite à l’Amérique seule : la production mondiale de films a été impacté. Le projet de redorer cette époque pour le Cinéma a été le vivier des 4 dernières années de ma vie. Je devais m’intéresser à tous les films des 70’s, même ceux en dehors de la machine Hollywoodienne. Il fallait, aussi, que je dépasse la tentation de les juger ou critiquer les plus petits cinéastes. Tout devait être bon à prendre.
Je les ai classé parmi ceux qui éveillaient le plus ma curiosité de cinéphile et ai vu en chacune de ces oeuvres une ouverture, une inspiration. Il y avait toujours du bon à en tirer. Je dirais que j’ai eu une approche non pas de juge mais de sociologue ou d’historien.

Comment avez-vous sélectionné les quatorze films qui seront en salles et présentés au Festival Lumière 2016 ?
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces films ne sont pas mon « Top ten » ou mes films préférés des années 70. Cette sélection s’est construite en plusieurs étapes. Premièrement, il fallait trouver des copies des films en question, ce qui n’était pas toujours évident. Ensuite, il fallait qu’il y ait un intérêt pour le public à visionner ces films. Enfin, j’ai choisi rigoureusement chacun de ces films pour que chacun d’entre eux soit représentatif de quatre ou cinq autres films de la même veine, et ainsi avoir une vision générale de ce qui s’est développé à cette époque.
N’y a-t-il vraiment que du bon dans la filmographie des 70’s ?
Lorsque l’on choisit de se concentrer sur un mouvement, il ne faut pas oublier de regarder aussi ce qui l’a précédé et ce qui a suivi. Tout n’était pas bon car les 70’s ont libérées toutes les mœurs, créant une liberté presque trop grande pour les réalisateurs. Comme il n’y avait plus de tabous, certains pouvaient se perdre dans leur récit. Il y eu également quelques déceptions. On avait des promesses de liberté, c’est un fait. Mais nous n’avons pas utilisé cette liberté pour par exemple développer le cinéma Noir. Le film Colère noire a vu le jour, et pourtant pas de suites. Il en a été de même pour le cinéma érotique, qu’il puisse enfin sortir de la catégorie du porno, qu’il donne même envie à des couples d’aller voir ces films. Il y en a eu quelques uns comme L’Empire des Sens, Ce plaisir qu’on dit charnel ou Le dernier Tango à Paris. Ces films auraient pu apporter davantage à un cinéma aujourd’hui minoritaire.
Quelle est la place du cinéma d’auteur, dans tout cela ?
Les américains des années 60 n’avaient eu jusque là que des films au moule hollywoodien. Le cinéma s’est alors ouvert au monde, apportant de nouvelles techniques, de nouveaux genres. Il y a eu petit à petit un engouement du public pour le cinéma d’auteur : Bergman, Kurosawa, Fellini. J’ai un exemple un peu étrange qui me vient, mais c’est un bon exemple pour illustrer ce changement. Love Story a été l’un des premiers à filmer d’aussi près ses acteurs, et la manière brute dont la caméra tourne autour de leurs visages pour sentir la chimie entre ces deux êtres est une technique européenne qu’a emprunté le Nouvel Hollywood.

Pourquoi, pour vous, tout s’est rejoint et créé dans les 70’s ?
Le cinéma commercial fonctionne à peu près pareil dans le monde entier : il y a un grand succès pour quinze, vingt films, voire plus qui sont un sous-genre de ce succès. Les 70’s ont été marquantes car tous les réalisateurs se faisaient concurrence. Il y a eu des films du même type, mais toujours avec cette différence qu’apportaient sans cesses de nouvelles vagues. Et c’était un schéma constant : une vague s’épuisait et on recréait. Quand les films de sabre se sont épuisés arriva Terrence Youg avec Soleil Rouge, quand on a pu mélanger le western spaghetti avec de l’humour arriva On l’appelle Trinita, et à Dario Argento d’apporter une touche visuelle et graphique qu’on ne connaissait pas.
Avez-vous une conclusion à donner aux amateurs de cinéma ?
Ma conclusion serait d’éviter de noter à tout prix les films. De les classer, les ranger selon s’ils sont bons ou mauvais, réussit ou rater. Faire cela c’est se priver de découvertes. Des œuvres inachevées peuvent être étonnantes ! Jouez le jeu du cinéaste et faites-vous emmener là où il veut vous emmener.
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Propos recueillis par Clara Passeron lors de la Master Class de Quentin Tarantino à l’Auditorium de Lyon
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