Jean-Luc Lagarce meurt en 1995, il y a trente ans. Il laisse derrière lui les années sida, qui l’emportent, mais surtout des œuvres théâtrales fortes.

Si l’on connaît désormais bien Juste la fin du Monde, dont Xavier Dolan s’était emparé pour produire son sixième long-métrage, on connaît peu Nous, les Héros. Pourtant, elle dissèque précisément l’art d’être comédien ou comédienne : cette bascule fragile entre la scène, où l’on est applaudi, et le dehors, avec ses habits de ville, sa réalité. En d’autres termes, le revers de la médaille. Clément Hervieu-Léger propose une version fidèle à celle de Lagarce qu’il écrit en 1993, alors qu’il se sait malade. Lagarce salue la famille, celle du théâtre, celle du sang, mais aussi celle que l’on choisit : ses amis, ses amants. Toute cette troupe s’active après avoir déposé les costumes. Et comme si Lagarce résonnait sur le plateau, on sent les craintes, l’ardeur, la vigueur et le venin dans les discours. 

La mise en scène est claire, une arrière-salle de spectacle, dans laquelle reposent quelques vêtements suspendus, des malles, des chaises. L’ambiance est à la fois conviviale et un brin glauque. Le temps s’étire, malgré les déplacements fréquents de certains personnages. C’est évidemment un challenge que de reprendre Lagarce, tant son discours est teinté d’une époque, d’une crise, d’un basculement. Difficile d’entendre toute cette urgence dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, qui préfère un théâtre plus classique, plus familier de la Comédie Française dont il vient tout juste de prendre les rênes. 

À la fois, le nombre de comédiens et de comédiennes sur scène est résolument politique en cette époque de coupes budgétaires drastiques ; à la fois, le discours n’obtient pas le même écho de nécessité que portent les lignes de l’auteur. Une pièce intéressante, qui n’assume pas jusqu’au bout la noirceur et la fulgurance de l’écrivain.

Au théâtre Les Bouffes du Nord (Paris 18e) jusqu’au 1er novembre 2025

Photographies © Juliette Parisot
© Pour le dire