Interview en format vidéo disponible sur Youtube : Ali Chahrour pour WHEN I SAW THE SEA – Festival d’Avignon 2025 (anglais, sous-titré français)

Et sur l’instagram de Pour le dire.

Rencontre avec le chorégraphe et metteur en scène libanais Ali Chahrour pour “When I saw the sea” présenté dans la programmation du In au Festival d’Avignon 2025. 

Naissance d’un projet artistique avec trois femmes, Tenei Ahmad, Zena Moussa, Rania Jamal, qui travaillent à domicile pour des familles aisées au Liban, quittant leur pays d’origine et leurs proches. De leur histoire aux planches du théâtre, rencontre avec un récit poignant.

Ali Chahrour pour WHEN I SAW THE SEA – Festival d’Avignon 2025

Pour le dire / Clara Passeron : Comment a démarré cette idée de faire parler les femmes employées de maison au Liban, qui travaillent sans papier et donc sans filet de sécurité ?

Ali Chahrour : L’idée de cette pièce a démarré pendant les premiers conflits, au Liban. Avec les nombreuses crises économiques et politiques, de nombreuses personnes ont abandonné subitement leur maison, laissant leur femmes de ménages seules, dans la misère. Ces femmes, sans papier, se sont retrouvées sur la corniche, au Liban. Elles voyaient pour certaines la mer pour la première fois. [“When I saw the sea” se traduit en français par “Quand j’ai vu la mer”, NDLR]

Au-delà de ce qu’il dénonce, en quoi ce sujet vous touche-t-il particulièrement ?

Ali Chahrour : Quand j’étais jeune, au Liban, mes voisins avaient une femme de ménage migrante. Elle était très jeune. Une fois, elle s’est évanouie de fatigue. Personne n’a voulu appeler l’hôpital ou une ambulance, car la situation était illégale. Mon voisin m’a demandé d’appeler l’agence où il l’avait embauché cette jeune femme. J’ai eu un monsieur au bout du fil qui m’a dit “donnez-lui des claques jusqu’à ce qu’elle reprenne conscience”. Cela m’a profondément affecté, heurté. Et j’ai gardé cette histoire longtemps dans ma tête.

Quel est le statut politique de ces femmes-là ?

Ali Chahrour : Elles n’en ont aucun. Au Liban, elles sont les premières exposées. Pendant la crise sanitaire du Covid 19, à l’explosion du port de Beyrouth, la crise économique qui en a découlé… Aujourd’hui encore, on ignore encore l’identité des femmes et des hommes migrants qui sont morts pendant l’explosion du port. 

Sur scène, trois femmes performent : elles racontent des vies, en récits, en chants et en danses. Racontent-elles leur propre histoire ? 

Ali Chahrour : Tout ce que vous entendez sur scène est vrai. Ce sont les histoires de femmes migrantes que nous avons collecté durant notre période de recherche. Sur scène, l’une des comédiennes partage qu’elle a perdu sa mère, qui était elle aussi employée de maison. Elle imagine ce qui a pu lui arriver, et toutes ses hypothèses sont les véritables histoires de femmes migrantes. Qui ont fui le pays, qui ont été tuées, qui ont épousé un homme riche, qui ont disparu sans que l’on sache pourquoi, du jour au lendemain. 

Est-ce vous qui êtes allé à la rencontre de ces femmes pour leur proposer de faire du théâtre, comme un échappatoire ?

Ali Chahrour : Lorsque nous nous sommes rencontrés, je leur ai expliqué ce que je faisais. Et ce qu’est le théâtre. Pour la plupart d’entre elles, c’était la première fois qu’elles entraient dans l’enceinte d’un théâtre. En tant que chorégraphe et metteur en scène, c’était un exercice formidable de travailler avec elles. J’ai pu revoir mes façons de travailler, me challenger, tout en créant un espace rassurant, sécurisant pour elles. Presque immédiatement, elles se sont rendues compte qu’elles en avaient besoin. Nous partageons la même cause. Personnellement, je ne suis pas le porte drapeau d’un message. Elles veulent simplement raconter leur histoire, élever leur voix, afin de ne pas laisser les autres jeunes femmes qui travaillent comme elles, sans papier, en tant qu’employées de maison au Liban, souffrir davantage. 

Mais cette question de l’art, en période de crise, revient nécessairement. Quel est le rôle de l’art, et du théâtre, dans la vie des gens ? Comment amener ces personnes à créer, à faire de l’art, tout en ne compromettant pas son aspect artistique ? Cette performance, ou en tout cas en partie, à rechercher cet équilibre entre libération pour elles et objet d’art symbolique. 

Dates et lieux de représentation de “When I saw the Sea” d’Ali Chahrour : 

Les 6, 7, 8, 9 juillet au Festival d’Avignon, France
Les 19, 20 et 21 août 2025 au Zürcher Theater Spektakel, Suisse
Les 9, 10, 11 décembre 2025 au Théâtre Les Tanneurs, Bruxelles

Interview d’Ali Chahrour réalisée à La FabricA à Avignon le 6 juillet 2025
Propos recueillis par Clara Passeron / Pour le dire  
Photographies © Christophe Raynaud de Lage