Interview de Mathieu Amalric au cinéma Le Comoedia Lyon

Comment avez-vous découvert le livre de Claudine Galéa, Je reviens de loin, qui a inspiré l’écriture de ce scénario ?

Mathieu Amalric : Grâce à un ami, Laurent Ziserman, qui vit à Lyon et qui est un acteur, metteur en scène. Il avait gagné d’ailleurs un projet aux Célestins sur A nos amours, tombés malheureusement en plein pendant la période Covid. Sa pièce sera donc reportée à l’année prochaine. Laurent et moi nous nous connaissons depuis toujours… Pour la petite anecdote, à l’époque du Conservatoire, nous vivions en coloc tous les deux et il avait dépassé les 23 ans révolus pour pouvoir rentrer dans cette institution. Il est donc entré sous mon nom et a réussi le concours. Il y a donc un Mathieu Amalric qui a fait le conservatoire. (Rires)

Laurent devait monter cette pièce, qui n’a encore jamais été montée alors que le livre de Claudine a été publié en 2003. Mais les aléas de la vie ont fait que. J’ai donc eu ce petit livre entre les mains. Et… J’étais dans un train, je me suis mis à chialer, sans comprendre véritablement ce qui m’arrivait. 

Quelles ont donc été vos réactions, après la lecture de ce livre ? 

Mathieu Amalric : J’ai donné immédiatement ce livre ce bouquin à mes productrice, Yaël Fogiel et Lætitia Gonzalez, des films du Poisson (NDLR : société de production qui a notamment produit Tournée, du même réalisateur, en 2010). Elles ont été bouleversées mais la question était : comment faire du cinéma avec ça ? 

J’ai donc entamé un travail d’archéologue pendant une dizaine de jours avant de contacter l’autrice, Claudine Galéa. Une seule certitude m’habitait : l’héroïne se devait d’être Vicky Krieps. Vicky m’avait donc déjà visité, la rencontre était évidente. J’ai dit à Claudine que j’allais écrire quelque chose sur son livre. Non seulement elle m’a laissé libre arbitre de transformer son oeuvre, mais elle était également amusée par ce travail de recherches. 

Mathieu Amalric au Comoedia, Lyon 7e, le 30 août 2021 - © Pour le dire

Quelles ont été vos sources d’inspirations, autres que le roman, pendant la phase d’écriture ?

Mathieu Amalric : Quand j’écris, j’aime regarder énormément de films. Evidemment, j’ai commencé par les mélos. Puis, un peu plus tard, des films d’autres genres. J’aime vérifier et confirmer des choses. J’ai eu aussi des images fortes, comme celle du plan de Michel, au café, dans Je rentre à la maison d’Oliveira, ou Bill Muray dans Broken Flowers de Jarmusch. Je me suis alors dirigé vers les films de fantômes, des films mentaux, et vers l’hyperréalisme en peinture. Et puis il y a Les Gens de la pluie, de Coppola, qui est LA grande référence de ce film.

Dans cette réécriture, vous choisissez de “tuer” le mystère avant la fin… On découvre donc le plot twist du récit en plein milieu, déséquilibrant la narration et le spectateur en même temps. 

Le scénario avait été écrit avec ce twist dès le début. Ce qui était d’ailleurs très agréable pour moi ! J’avais enfin quelque chose qui tenait la route, avec un vrai dénouement, ce qui a été un outil de financement efficace. En faisant le montage, on s’est rendu compte que le geste de l’imagination était plus important que le twist final. C’est cela qui me bouleversait. Il ne s’agissait pas de filmer l’horreur de la peine de Clarisse (NDLR : aka Camille dans le roman de Claudine Galéa), je voulais surtout montrer son départ, ses gestes d’invention. Elle est vive, trouve des idées, est créative. 

“Il y a du Brigitte Fontaine de partout dans ce que j’écris” Mathieu Amalric

Son départ.. Accueilli avec bienveillance par une amie de Clarisse par les mots “C’est normal, c’est humain”.

Mathieu Amalric : Oui… On a tous eu envie de partir. Et le film commence avec quelqu’un qui a osé le faire. Et le “c’est normal” est d’ailleurs tiré de Brigitte Fontaine. Il y a d’elle de partout dans mes œuvres. Clarisse s’en sort par une forme de technique d’inversion : elle imagine, vit dans des leurres… Quand elle aperçoit une jeune fille, sans doute plus grande que la sienne, elle lui invite une vie. La vie de sa fille. Elle lui donne son carnet, imagine qu’elle l’utilise pour écrire des mots dedans. Puis elle l’a fait entrer dans sa maison pour voir si la greffe prend : ça prend.

Le film s’amuse d’ailleurs à créer un effet d’inversion : on pense que la mère part, puis cette scène où le mari saisit le kimono – originellement à la mère – que porte sa fille et qui devient poussière une fois dans ses doigts…

Mathieu Amalric : J’essaye de mettre énormément d’indices, d’images, pour créer du sous-cutané. Il faut que le spectateur puisse se rendre compte, à la fin, que les indices étaient là. J’en fais même chier tout le monde avec ça ! (Rires)

Vous semblez créer un duo presque évident avec Vicky Krieps, qui interprète une Clarisse habitée par le deuil et la (presque) folie.

Mathieu Amalric : C’était un travail de composition à deux. Elle a pris le relais de ce film, je n’avais jamais ressenti ça avant, comme une relation de gémellité. Ce film est devenu véritablement “notre” film.

A gauche : Vicky Krieps, à droite : Mathieu Amalric - © Roger Arpajou

Vous avez à coeur de parsemer le film d’objets, de références à des personnes, comme pour rappeler les différentes phases du manque ou du deuil ou des petites choses qui semblent faire revivre l’autre.

Mathieu Amalric : C’est vrai. Ils sont les liens entre ceux qui partent et ceux qui restent. Avant d’être acteur, je suis passée par un peu tous les métiers du cinéma. J’ai donc pu me rendre compte de combien ça coutait de faire un film, combien de jours de tournage il fallait…. Les lieux, les personnages. Ce texte m’a donné envie de faire une liste d’objets. Je me suis rendue compte que cette étape était extrêmement importante. Il y avait d’abord le briquet, les partitions… Puis ce manteau que Clarisse porte, cette sorte de peau en daim, qu’elle arbore tout le long de sa traversée.

Votre film dure 1h37. Était-ce le fruit de plusieurs heures de montage, une envie, une nécessité ?

Mathieu Amalric : J’aime beaucoup faire des longs temps dans les prises. Malheureusement, ils deviennent très souvent des petits morceaux. J’ai tellement peur d’ennuyer les gens que je préfère leur donner des petits bouts pour qu’ils aient plein de choses à regarder. 

Lettre à Clarisse de Mathieu Amalric 

Chère Clarisse,
Tu t’appelais Camille dans la pièce de Galea,
mais bon t’as un accent
alors Clarisse pour le film,
ça t’allait quand même mieux, non ?
Tu dois être sur la route.. T’as dû prendre
ton téléphone cette fois-ci.
Ca va aller ? On recommence ?
Oui. D’accord.
Dis-moi tes secrets, tu vas en faire quoi
maintenant qu’on sait tout ? Tu ne vas pas
devoir les enfouir, les transformer à chaque fois,
à chaque rencontre ou bien ?
Mon errante à perpétuité.
Pars ! Pars… et surtout ne te retourne pas.
Je sais, pardonne-moi, je t’ai fourgué mes pires
cauchemars et maintenant, c’est toi qui
les portes. Qui les emmène au loin, toute seule,
loin de nous, pour qu’on puisse à peu près
mettre un pied devant l’autre.
C’était beau, en même temps, ce que t’as inventé
pour que l’hiver passe plus vite… et que le
printemps te délivre. Du moins un peu j’espère?

Fallait bien trouver quelque chose, comme tu
disais. Ah ça pour trouver, Clarisse, t’as trouvé !
Et tu nous as fait y croire, nous aussi. On était
comme toi, on prolongeait, on y croyait. Et
quand on y croit, c’est que c’est vrai, non ? Même
si on sait. Ta transe était si forte. Ton incantation,
ton rituel supra ultra hyperréaliste si bien
imaginé… on a fait comme toi, on oubliait.
Le temps de la projection.
En fait, c’est toi qui as fait le film !
Mais maintenant, t’es où ?
Tu vas me manquer Clarisse.
J’ai envie de me dire qu’un jour, on se croisera
bien au bout d’une route, ma tomate farcie ?
Ou au bord d’un mauvais piano pour
se joueur un autre genre de lettre, celle à Elise
pour commencer. On dansera une gavotte,
tu m’entraîneras dans ta mélancolie au galop
et tu repartiras; sinon tes fantômes te serreront
trop fort le cœur. Autant les laisser voler légers
et vivants comme tu sais faire.

Je t’embrasse,
Mathieu.


Merci au Cinéma Le Comoedia pour l’organisation de cette rencontre.
Propos réaccueillis le lundi 30 août 2021 par Clara Passeron, en présence de Vincent Raymond pour Le Petit Bulletin, Guillaume Gas pour Courte Focale et F.X Thaud pour Le Bleu du Miroir.
© Pour le dire