Mohamed El Khatib a rencontré des personnes âgées qui résident en EHPAD. Bien qu’encore souvent autonomes, ces “vieux” et “vieilles” subissent l’infantilisation d’un système qui les réduit à leurs fragilités. L’EHPAD, dernier espace de socialisation pour certains, devient à la fois un lieu de répit et de contrôle constant, où ils sont scrutés et limités dans leurs libertés individuelles. Dont celle d’aimer et d’être aimé. 

Rencontre avec le metteur en scène au théâtre de la ville de Paris

Pourquoi avez-vous eu envie de rendre davantage visibles ces invisibilisés de la société, à savoir les personnes âgées en EHPAD ?

Mohamed El Khatib : Le projet est né durant le Covid. J’ai vu aux infos, comme beaucoup, que les EHPAD étaient dans un état lamentable. On s’est alors rendu compte plus que jamais que les “vieux” étaient parqués là, sans grande considération. J’ai commencé à m’intéresser à ces structures, aux personnes âgées qui les habitent, à la question de la vieillesse dans notre société. Je me suis dit que la meilleure façon de faire parler ces voix qu’on n’entend pas et montrer ces corps qu’on ne voit pas était de travailler sur leur désir. 

Le désir comme essence de la pièce, mais la pièce traverse également d’autres sujets comme le manque de diversité en EHPAD.

Mohamed El Khatib : J’ai essayé d’aborder la question de la vieillesse sur plusieurs plans : le plan social avec la gestion de la vieillesse qui est un angle mort, sur le plan politique, avec le manque de diversité. Je me suis rendu compte que c’était un sujet global, qui nous concerne toutes et tous. 

Dans cette pièce, vous abordez également le sujet  de l’empêchement, de la difficulté à aimer lorsqu’on a 70, 80, 90 ans et que l’on vit dans ces établissements. 

Mohamed El Khatib : En m’intéressant à ces personnes et en leur posant des questions relativement intimes, car ils s’étaient aussi volontairement prêtés à l’exercice, la question de l’amour en EHPAD revenait systématiquement. Beaucoup parlent de leur infantilisation, la façon dont les enfants s’immiscent dans leur vie privée. Au mieux, leurs enfants le font avec douceur, mais dans certains cas ils le font avec une certaine violence. 

La vie secrète des vieux/Mohamed El Khatib/Zirlib.

Dans la pièce, les mots d’autres auteurs du théâtre classique résonnent : De Musset, Shakespeare. Était-ce important pour vous de faire résonner le théâtre moderne avec le théâtre classique ? 

Mohamed El Khatib : Pour le coup ce n’est pas mon écriture, ce sont eux qui en ont parlé spontanément. Ce qui est étonnant, chez certaines personnes âgées dont Jacqueline qui sur scène nous cite des grands auteurs, c’est qu’ils peuvent perdre la mémoire immédiate mais ont une mémoire parfaite de ce qu’ils ont lu ou vécu dans leur jeunesse. Quand je leur ai demandé : “Quelles sont les choses que vous connaissez par coeur ?” Jacqueline m’a cité Bérénice de Racine, De Musset, Shakespeare. Elle a appris ces lignes il y a quarante ans, et les récite par cœur, alors qu’il lui est difficile de savoir ce qu’elle a mangé hier.

Interview et photographie de Mohamed El Khatib © Pour le dire
Photographies du spectacle : © Yohanne Lamoulère pour Tendance Floue