Platonov est un jeune homme sans foi, ni loi. Bien intégré dans la société, il se joue des codes, des conventions et détruit tout sur son passage. Il dit ce qu’il ne faut pas dire, appuie là où ça fait mal et, par-dessus tout, s’en fiche des conséquences. Un tel homme peut-il (sur)vivre longtemps ?

Platonov, le Misanthrope russe 

Molière crée en 1666 son désormais célèbre Misanthrope : Alceste, qui méprise la vanité de la société mondaine et les gens qui la composent. Ici, le personnage de Tchekhov ne fuit pas mais danse avec ses mensonges. Il se rit des gens de l’intérieur, s’opposant alors à l’intransigeance d’Alceste. Mais les deux hommes, écrits à des siècles tout à fait différents, d’une plume d’un français et d’une plume d’un russe, se rejoignent pourtant dans leur antinomie : l’un, franc, exprime ce qui le dégoûte au risque d’être banni, l’autre, perfide, dissémine ses pics et fini par être banni aussi. Quoi de mieux qu’une fête remplie de mondanité, d’apparences, pour tout faire sauter ?

L’adaptation de Cyril Teste et le Collectif MxM

Avec Sur l’autre rive, le metteur en scène nous propose de plonger au cœur d’une soirée, donnée par Anna Petrovna. Veuve et endêtée des dépenses de son défunt mari, Anna donne ce qui pourrait être sa dernière grande soirée. A moins qu’un convive, dans la salle, ne se désigne à être son mari et support financier. Platonov, rebaptisé dans la pièce Micha, arrive en convive déchu, avec l’honnêteté piquante que l’on prête à l’ivresse. Mais sa malice est bien plus profonde… Et sombre.

A la façon d’un plan séquence de deux heures, Cyril Teste et le Collectif MxM organisent une soirée filmée et retranscrites sur écrans dans la salle. Nous avons donc plusieurs plans de différents endroits de la fête. Nous accédons aux regards, aux mots bas, aux trahisons douces et aux amertumes dissimulées. Quelques convives sont bien heureusement épargnés : eux ne pensent qu’à danser, profiter, et les mesquineries ne les concernent pas. Nous suivons donc 13 personnages qui expriment face caméra leurs émotions d’un jeu subtile et millimétré. Cette danse dans la danse crée un rythme au cordeau, où chaque héros avance, recule, se pose sur les planches comme sur un plateau de cinéma.

L’écran au théâtre 

Ce dispositif met en lumière l’apport de l’audiovisuel dans un théâtre. Le Théâtre Nanterre-Amandiers est tout à fait adapté à ce dispositif, la scène étant moderne, sobre, sans apparats rococos qu’arborent certains théâtres. 

La question n’est alors pas : cela fonctionne-t-il ? Mais plutôt : qu’est-ce que l’écran apporte à la mise en scène ? Dans cette adaptation d’Anton Tchekhov, l’écran permet une certaine modernisation du propos. Dans le théâtre, il est toujours question d’hommes, de femmes, de secrets, de vanité et de grandes émotions. Ce qui est transposable à notre société actuelle, créant la magie de l’intemporalité des pièces classiques. Mais l’adaptation de Cyril Teste et le Collectif MxM nous prive de l’essence même du théâtre : le partage. Si les regards se dirigent sur la caméra et nous sont retransmis sur écran, nous n’accédons pas aux regards directs – et donc aux émotions – des comédiens.

La pièce est disponible gratuitement sur Arte.tv jusqu’au 11 janvier 2025.

Vu au Théâtre Nanterre-Amandiers, Paris.


Photographies © Simon Gosselin 
© Pour le dire