Rencontre avec les metteur et metteuse en scène Valérian Guillaume et Livia Vincenti et les danseurs Juliet Doucet, Giulia Dussollier et Jean Hostache. Critique du spectacle ici.
Comment avez-vous créé ce spectacle ?
Valérian Guillaume : Ce spectacle est vraiment la somme de toute une série de contingences. Au fur et à mesure de la création est arrivée cette notion d’écriture automatique. J’ai commencé à écrire tous les jours, sur une feuille A4, avec le but de la remplir sans conscientiser ce que j’écrivais. Je devais rendre un texte saturé d’idées et d’informations, avec la contrainte de ne jamais revenir en arrière et corriger ces écrits. Avec Livia, on a voulu recréer ce procédé sur scène en verbalisant ces écrits, comme un monologue sans début ni fin. Aussi bien que ça ne devenait plus de la répétition théâtrale, mais de l’entraînement.
Est-ce qu’il y a tout de même une trame dans ce récit du deuil ?
Valérian Guillaume : J’essaye vraiment de venir sur scène sans projet. Mais je crois que nous avons tous, en nous, des choses profondément ancrées, qui nous hantent. J’ai grandi au bord de la mer, en Bretagne, alors je vois souvent des paysages bretons, des voiles, des cormorans. Nous sommes peuplés de ces paysages. Et je crois au fait que nos paysages bâtissent notre écriture.
Juliet Doucet : J’ai l’impression que ce qu’il y a comme base solide est de partir de la même situation : quelqu’un qui s’en va. Elle peut ensuite nous amener dans différentes directions, et donner cet espace de liberté au spectacle.
Les chorégraphies des objets qui prennent vie sont-elles elles aussi improvisées ?
Livia Vincenti : On a écrit et chorégraphié toute cette naissance du tas d’objets qui se met à se mouvoir. On a travaillé sur la digestion, la sensualité, le rapport aux objets, avec des mouvements de corps très lents. On a travaillé sur d’autres qualités de corps incarnées dans des personnages et toute la partie sur le “rituel” est complètement au cordeau. Il y a de la place pour du débordement sur les émotions des comédiens et comédiennes mais les mouvements sont écrits pour être coordonnés.
Jean Hostache : Dans la partie chorégraphiée du “rituel”, on doit aussi aller chercher des choses très concrètes que l’on se raconte à nous-même, avec un imaginaire, une intention.
Juliet Doucet : Les cinq années de recherches, d’explorations, nous ont aussi permis de nous enrichir, de créer des scènes plus théâtrales, autour de la thématique du deuil principalement, puis sur le rituel, la famille. Tous ces personnages nous hantent, de manière positive, et nous alimentent. Dans la chorégraphie, chacun convoque ce qu’il a envie de convoquer et c’est ce qui offre une sensation de liberté, d’improvisation, au sein d’une structure chorégraphiée.
Livia Vincenti : C’est comme une partition. Il y a des axes nets et écrits et au sein de cette partition, il y a de la place pour la magie, l’émergence d’émotions, en lien avec l’état du moment des danseurs.
Est-ce que ce spectacle peut être interprété de deux façons : ce qu’il nous reste, quand l’autre est parti, et ce que l’on laisse derrière nous, quand nous partons ?
Valérian Guillaume : Nous pouvons en effet interpréter cela de différentes façons. D’ailleurs ça me fait penser à un très beau court-métrage, Madame Tutli-Putli, une dame qui promène avec elle tous les objets de sa vie. Il y a cette partition ouverte, avec ce tas qui est lui-même chargé de symboles.
Juliet Doucet : C’est vrai que les danseurs peuvent représenter plusieurs choses, à différentes étapes du spectacle. Quand on se met en éveil, sous les objets, nous pouvons symboliser leur âme. Personnellement, quand je suis sous le tas et que personne ne me voit, je me suis presque comme l’objet qui a été abandonné. Puis une fois visible, quand nous nous mettons à danser, nous sommes plutôt du côté des terriens.
Giulia Dussollier : Je n’avais jamais pensé au point de vue de l’objet. Cela va m’aider pour les prochains spectacles.
Juliet Doucet : Parfois, quand quelqu’un décède et laisse avec lui une grande maison riche en objets, on pense aussi à eux. On se dit “les pauvres, ils n’ont plus personne pour les regarder”. En tout cas je trouve cela intéressant de se plonger dans cette état, mais c’est sûrement le fruit de plusieurs années passées sous un tas !
On voit d’ailleurs la bascule entre le tas et la vie, qui reprend ses droits
Jean Hostache : On va de plus en plus vers l’incarnation, au fil du spectacle. On se dépouille de plusieurs choses : on est tas, on est objet-tas, on devient visages d’objets, puis on s’incarne par la danse. Et la vie reprend. On a aussi travaillé sur les récits de personnes qui ont pu connaître ce seuil entre la vie et la mort, avec des expériences de mort imminente. Ce spectacle, c’est comme si l’on étirait cet instant, ce seuil entre la vie et la mort, où l’on voit souvent sa vie défiler avec les objets, les visages, les mots qui l’ont composée.
Livia Vincenti : Nous voulions aussi donner une vision de la mort qui est belle, qui est chatoyante, colorée. Qui peut être vécue comme un moment de délivrance, d’apaisement.
Juliet Doucet : Les danseurs peuvent alors accueillir la personne qui quitte son corps, si l’on part du principe que l’on croit à cela. On est alors dans cette étape du soin, d’écoute, faire attention à, aider à passer ce seuil et célébrer cette “fin” ou ce “début”, si l’on croit à une forme de continuité après la mort.
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Photographies du spectacle © Clara Benoit Jacoby
Interview et photographie de Valérian Guillaume et Livia Vincenti © Pour le dire
