Raymond Queneau vu par Zabou Breitman

Quel plaisir de retrouver les mots de Raymond Queneau, maître de l’absurde et amoureux de la langue française, au théâtre en 2024. Déjà, parce que les lignes de ce roman paru en 1959 n’ont pas pris une ride. Et alors quand la mise en scène sert l’humour, la finesse et la folie de l’auteur, on est comblé.
Zazie l’intrépide

Zazie dans le métro raconte l’histoire d’une jeune fille du nom de Zazie, 10 ans, qui est parachutée en plein Paris chez son oncle. Sa mère aspire à un week-end romantique avec son jules, alors, elle doit composer avec une famille qu’elle ne connaît pas, dans un univers encore plus étranger. Pourtant, Zazie ne se décompose pas. Au contraire, sa vivacité d’esprit et son franc-parler (avec l’art d’ajouter “mon cul” à chaque fin de phrase) lui confèrent une aura outrancière qui prend parfaitement sa place dans ce monde bucolique.

Cette galerie de personnages absurdes aux destinées différentes est un bonheur à voir sur les planches. Zabou Breitman célèbre l’immense liberté des mots de Queneau, très avant-garde pour son époque, et les transpose à des situations qui sonnent tout à fait avec notre quotidien. En glissant parfois dans la comédie musicale, la pièce parodie les musiques de notre enfance des 80’s (on pense au Cygne et la Princesse, aux chansons d’Henri Dès…) mais avec un ton plus insolent. Ici, on parle avec des airs doux d’inceste, de pédophilie, de meurtre. La comédienne Alexandra Datman électrise les mots de Queneau en campant une Zazie pleine d’audace et de fongue. La comédienne est bluffante de justesse, dans le corps, la posture, où les mots crus sonnent toujours plus doux quand on se dit que c’est une jeune fille de 10 ans qui les prononce.

La pièce de Zabou Breitman

Zazie ose tout, et de sa liberté déteint du lâcher prise de l’ensemble des personnages autour d’elle. Son oncle Gabriel, qui troque son costume à carreau contre une tenue de diva de cabaret le soir venu, sa femme Marceline au timbre de voix étonnemment grave, le taximan, la dame au comptoir, la passante qui s’éprand d’un policier, le policier qui n’en est pas vraiment un… Chacun se révèle, se dévoile, et Zazie, malgré son apparent “je m’en foutisme”, apprend. Un séjour qui prend la forme d’un voyage initiatique. Elle met des mots sur les hommes qui s’habillent en femmes, elle fuit les messieurs qui tentent de l’approcher dans les rues sombres de la capitale d’un revers de talon, elle suit les foules à la découverte des monuments et de l’histoire de Paris. Cette légèreté s’aggravit donc, sans perdre l’essence de ce qui caractérise Zazie : sa franchise décomplexée. Politesse, mon cul.

Un spectacle rythmé, ingénieux, porté par des musiciens et des comédiens génialissimes. Les calembour dans l’écriture fine du roman et les clins d’œil dans la mise en scène s’enlacent durant 1h45 de spectacle haut en couleurs. Zabou Breitman embrasse le génie poétique et absurde de Raymond Queneau à chaque endroit du plateau. Une pièce à voir absolument.

Photos © Christophe Raynaud De Lage
© Pour le dire