Premier long-métrage de la réalisatrice Victoria Musiedlak, avec au casting Noée Abita (Ava, Slalom) et Anders Danielsen Lie (Oslo 31 août, Julie en 12 chapitres), “Première affaire” suit la vie de Nora, une avocate récemment diplômée et confrontée à sa première affaire pénale.

Face au meurtre présumé d’une jeune lycéenne par un garçon du même âge, dont elle assure la défense, elle se trouve confrontée brutalement à la difficulté de prouver innocence d’une personne que tout accuse. Certaine de ses convictions, elle accumule les fausses pistes. 

Noée Abita livre une fois de plus une performance habitée et éprouvante après Ava (2017) et Slalom (2020) sur l’enfermement psychologique et les violences sexuelles dans le milieu du sport de haut niveau. Obstinée et isolée dans cette affaire, elle traverse des émotions violentes tout en conservant la façade lisse imposée au métier d’avocat. Les leçons qu’elle en tire la feront gagner en assurance, en tant qu’avocate, mais aussi en tant que femme. 

Interview avec la réalisatrice Victoria Musiedlak et la comédienne Noée Abita.

Pour le dire : Pourquoi le sujet de la justice, et à travers lui l’injustice, pour ce premier long-métrage ? 

Victoria Musiedlak : Je trouve les avocats fascinants, notamment dans le pénal. Ils voyagent beaucoup, traversent des régions, des milieux sociaux. Ils atterrissent dans des intimités très différentes et parfois même à l’opposé de ce qu’ils sont. C’est une source vaste d’exploration. J’avais aussi fait un court-métrage sur une garde à vue et j’avais commencé à me rendre compte de ce milieu. Et c’est aussi inspiré, vaguement, d’une jeune femme que je connais. 

Avez-vous utilisé ce court-métrage comme base de travail pour ce long, ou était-ce simplement le sujet qui vous plaisait, quitte à repartir sur une page blanche ? 

Victoria Musiedlak : Le court-métrage m’a permis de me rendre dans des cabinets d’avocats et de lire des PV d’audition. J’ai été fasciné par la vie de ces gens, racontés dans les PV d’audition, car tout est vraiment décortiqué. On fait le tour d’une personnalité, de son enfance, de son milieu. J’aime aussi parler de l’impact de sa fonction sur l’être humain, comment on peut arriver à concilier les deux.

Alexis Neises (Jordan) et Noée Abita (Nora)

Le métier d’avocat impose cette nécessité de se détacher de ses convictions personnelles dans la défense de son client.

Victoria Musiedlak : C’est tout à fait ce que le film raconte : est-ce que l’avocat doit chercher la vérité ? Et comment représenter la vérité de quelqu’un d’un point de vue juridique ? L’avocat doit nécessairement s’oublier, oublier ses convictions, sa morale, alors qu’il reste un individu à part entière.

De quoi vous êtes-vous inspirées, à la fois en tant que réalisatrice et aussi en tant que comédienne, pour incarner cette dualité et ce devoir de justice impartiale ?

Noée Abita : Je ne suis pas allée dans des cabinets contrairement à Victoria, mais nous avions une base commune de référence. J’ai regardé les documentaires Faits Divers de Raymond Depardon (1983) et En bataille, Portrait d’une directrice de prison d’Ève Duchemin (2016). 

Pourquoi tourner l’intrigue dans le commissariat d’Arras ? 

Victoria Musiedlak : J’ai écrit cette histoire dans le Nord, et je voulais précisément que l’héroïne puisse faire des allers-retours à Paris. Je voulais la propulser dans un lieu qu’elle ne connait pas du tout, qu’elle soit assez déboussolée, loin de son univers parisien. On a fait plusieurs repérages et j’ai flashé sur le commissariat d’Arras. Je cherchais des lieux qui portent une histoire, qui racontent quelque chose.

Pour aussi décentraliser le récit de Paris, décor de nombreux films français ? 

Victoria Musiedlak : Oui et qu’elle soit aussi obligée de faire des allers-retours, qu’elle parte sur le champ jour et nuit et qu’elle doive toujours répondre présente. Je voulais aussi montrer la dureté de ce métier, confronté à une forme de violence continue. Notamment avec le personnage qu’incarne Noée, qui est une jeune femme a priori capable car elle a fait de longues études, mais qui se retrouve confrontée à une affaire sordide de meurtre atroce.

On remarque aussi l’évolution du personnage de Nora, d’abord vestimentaire puis dans son attitude d’avocate. Comment avez-vous travaillé cela à l’écriture, d’une part, et dans le jeu, d’autre part ?

Noée Abita : J’aime partir du corps pour travailler mes personnages. J’essaye de comprendre les intentions du personnage, ici Nora, ce qui fait qu’elle se tient de cette façon, comment elle parle, comment elle peut réagir face à telle ou telle situation. Au début elle se retrouve en garde à vue en jupe courte, renfermée sur elle-même, puis au fur et à mesure des semaines et des rencontres elle s’ouvre, elle se redresse.

Victoria Musiedlak : L’évolution était écrite, en relation aussi avec notre cheffe costumière Céline Brelaud et l’équipe HMC menée par Chloé Van Lierde. Tout était donc écrit, et Noée l’a très bien intégré. L’idée étant aussi de montrer l’emancipation d’une jeune femme qui s’intègre à la société, comme dans les romans d’apprentissage où à l’époque les jeunes de province montaient à Paris pour se créer une place et entrent dans une forme de désillusion face à la cruauté du monde. Ils apprennent et se construisent en réponse à cette dureté de la vie. 

Noée Abita (Nora) et Anders Danielsen Lie (Alexis)

Noée Abita : Ce que je trouve aussi intéressant dans ce film, c’est que Nora n’est pas décrite comme un héros de roman d’apprentissage ou d’initiation mais plutôt comme une anti-héroïne, qui va d’échec en échec. L’affaire lui glisse des mains, son innocence d’enfant prend le dessus, son histoire d’amour est aussi un mensonge. Et c’est par ces échecs cumulés qu’elle apprend. 

Comment s’est articulé le casting, autour de Noée Abita ? Notamment Anders Danielsen Lie, qui incarne le policier qui mène l’affaire et Alexis Neises qui interprète le présumé meurtrier de l’affaire ?

Victoria Musiedlak : Je suis le travail de Noée Abita depuis le début, depuis son premier court-métrage Ava. Pour Anders Danielsen Lie, je suivais aussi son travail dès son premier film. Pour le rôle de Jordan, le lycéen présumé coupable du meurtre d’une autre lycéenne, j’avais ouvert le casting à des non-comédiens. C’est le premier rôle d’Alexis, qu’on a rencontré et tout de suite choisi. 

Merci aux équipes d’UGC Lyon pour l’organisation de cette rencontre
Photographies du film © Tandem Films
Interview © Pour le dire – Clara Passeron